Si le duel dure encore de nos jours, c’est qu’il est en somme le seul moyen, pour la Société, de restituer l’honneur aux flibustiers, escrocs, parjures, faussaires, entretenus, proxénètes qui font son plus bel ornement.

Huit jours après, exactement, La Truphot se donna à Médéric Boutorgne. Il avait bien pensé au lendemain de l’avanie et de l’affront qui lui avait été fait, à déserter pour toujours le petit cénacle et sa tenancière, mais il fallait vivre, songer enfin à se faire une situation, et il n’avait pas les moyens, lui, le raté, d’avoir de la rancune. La rancœur qui se traduit par des actes de vengeance, c’était bon pour les arrivés. Du reste il serait toujours temps, plus tard, de faire payer cher à la veuve, lorsqu’il l’aurait épousée, lorsqu’elle serait bien à lui et à lui seul, la bile noire, l’amertume qu’avait extravasées en lui ce comportement. Et puis, il n’en était pas à ses premières rebuffades; il n’avait même connu que cela dans la vie, le pauvre! On verrait, quand il serait riche à son tour, le genre humain paierait cela, sûrement. Mais quand elle lui eût avoué enfin son amour, cette révélation heureuse lui coula une douce chaleur dans les moëlles. Il lui parut que son âme s’irradiait, s’illuminait a giorno. Positivement, il avait des girandoles de lumière à l’intérieur de son individu.

Pour le quart d’heure, il s’ébrouait sur le trottoir, l’estomac soulevé comme par un virulent ipéca, aux souvenirs de la nuit. Ah! ce n’avait pas été drôle, mimer tous les gestes du plus fol amour, de la plus déréglée passion, sur cette carcasse vétuste. Besogner cette larve; gigoter profitablement sur cette lémure, sans laisser percer une ombre de répulsion qui pouvait le perdre à jamais; embrasser frénétiquement ces lèvres qui semblaient s’écraser sous les siennes comme la peau d’une vieille nèfle juteuse; se sentir à chaque étreinte la face balayée des mèches grises poissées par l’effort et la sueur d’un ahan sénile, non, il y avait de quoi donner la nausée à un fossoyeur habitué à triturer des cadavres. Certes, les deux vers de Juvénal s’imposaient. Servus erit minus ille miser, qui foderit agrum... etc... Et, voilà pourtant où l’avait acheminé la littérature! Pourquoi n’avait-il pas embrassé la profession de son père? oui, pourquoi ne s’était-il pas fait rond-de-cuir lui aussi? Il aurait stagné quelques heures par jour dans un croupissoir quelconque, et moyennant cela, libre, vers cinq heures exempt de tout souci, il aurait pu faire des femmes dans le Luxembourg, des femmes qui ne lui auraient pas, au milieu de la danse de Saint-Guy passionnelle, soufflé au visage, à travers la carie de leur dernière molaire, une haleine caséeuse de vieille érotomane, une senteur d’évier ou de mollusque corrompu.

Mais peut-être s’accoutumerait-il à cela, puisqu’on s’accoutume à tout. La Nature, une bonne mère, qui a créé les hommes pour un tas de sales besognes, n’a-t-elle pas décrété l’annihilation lente mais certaine du primordial dégoût qu’éprouvent ses créatures pour différentes choses. A l’aide du temps, elle modifie l’opinion première et défavorable; l’accoutumance se fait progressivement, et les êtres accomplissent alors presque sans répugnance ce qu’elle leur avait ordonné de faire et devant quoi ils s’étaient préalablement cabrés. On s’habitue à tout est un cliché révéré par la Civilisation. La Nature, qui a prévu l’universalité des cas, se serait trouvée prise en défaut, risquant par surcroît de voir s’écrouler son œuvre entière si elle n’avait pris soin d’effacer, peu à peu, dans le cœur des hommes, la répulsion spontanée pour une multitude de faits, et si elle ne les avait acheminés, par une progression savante, à la tolérance et même à l’amour final du caca. Sans cela est-ce qu’on pourrait mentir, flibuster son semblable, faire l’amour et se reproduire, accomplir en un mot les saletés qui constituent la vie et que réprouve le cœur ou l’intelligence. Je m’y ferai, tout naturellement; l’initiation seule, sans doute, sera douloureuse, songea Médéric Boutorgne. D’ailleurs la fois prochaine, puisque la vieille ne déteste pas licher, je me collerai un peu d’alcool dans la peau, et alors j’imposerai à mon imagination—car tout est affaire d’imagination—de me faire travailler, non plus sur la Truphot, mais sur Cléopâtre ou Aspasie. Pourquoi n’achèterai-je pas une photographie de Cléo de Mérode? poursuivit-il; je la placerai subrepticement au chevet du lit, au-dessus de l’oreiller, pendant les minutes néfastes, et comme cela l’illusion sera parfaite. Il n’y aura qu’à s’abstraire, en pensée, ce qui n’est pas très difficile, en somme.

Puis, comme quelques louis qu’il avait soutirés à la veuve, en avancement d’honoraires, tintinnabulaient au fond de ses grègues, il décida de s’offrir une journée pleine de délices. Il irait d’abord au bain, pour propulser en dehors de son épiderme le ferment tenace et malodorant que la plastique de la Truphot y avait implanté, après il irait déjeuner dans un restaurant de journalistes, près du boulevard, et ne mettrait pas moins de dix francs à son repas pour sidérer ses confrères en déroute devant un tel luxe. Ensuite, l’après-midi, il se rendrait à Longchamps, placer un louis, à cheval, sur Bajazet dans le handicap final: un désir tenace qu’il avait depuis longtemps, et à six heures, au Napolitain, il combattrait, plein d’audace et à voix assurée cette fois, les idées de M. Lajeunesse qui abusait un peu trop de la tribune aux harangues. Oui, le jaspin de M. Lajeunesse commençait à l’horripiler. Et il était d’accord en cela avec presque toute la ménagerie à gens de lettres. S’expliquait-on un pareil succès avec une prose catarrheuse de jeune homme poussif? une phrase qui toussait, crachait, hoquetait, ahannait, hachée d’incidentes se traînant dans la phrase comme des culs-de-patte, une prose où quinze épithètes étaient nécessaires pour formuler le trait balourd.

Il réalisa exactement ce programme, mais il fut tapé de cent sous, à l’issue du déjeuner; Bajazet se trouva battu outrageusement et le soir, au Napolitain, M. Lajeunesse, outré de sa controverse et mal embouché, comme à l’ordinaire, le traita de fœtus de singe et de bâtard d’hamadryas, ce qui fit rire la docte assemblée aux dépens de Boutorgne qui, comme toujours, n’arriva point à la réplique.

Sur les huit heures, il se décida mélancoliquement à rejoindre, pour dîner, un restaurant à trente-deux sous de la rue Montmartre, où le patron, un homme de plus de soixante-dix ans, affirmait que Wagner, le grand Wagner, avait dîné sous l’Empire, dans les heures noires qui précédèrent l’appareillage pour la fortune et la gloire. Même on y montrait sa table. Il frôla sur le trottoir un vieillard sans doute affamé, vêtu d’innomables haillons, aux gestes tremblotants de quasi-paralytique, dont les paupières sanguinolentes semblaient avoir été rongées par des myriades de mouches ou par un demi-siècle de larmes, qui vendait un illustré, exclamant par à coups d’une voix cassée et suppliante:

—Demandez la Vie en rose!... la Vie en rose!...

Comme Médéric retraversait le boulevard, deux bras énormes, surgis d’un fiacre, les bras de Siemans, s’agitèrent à sa vue en geste de télégraphe Chappe, pendant qu’une voix aiguë de castrat le hêlait itérativement.

—Cher, très cher, vous tombez bien, lui dit le comte de Fourcamadan, assis en face de l’amant en titre de la Truphot. Comme cela se trouve! nous courions justement après vous. Et le descendant des croisés expliqua: Voilà, on avait besoin de lui, parce que, Molaert, un Belge et un ami commun se battait en duel. Ce Molaert, qui se réclamait d’un hellénisme transcendantal, qui parlait le cophte et le sanscrit, par surcroît, disait-il, était venu à Paris, il n’y avait pas un an dans l’intention de prêter ses lumières à la renaissance triomphale du catholicisme, pour laquelle pendant vingt ans avait lutté Jacques Paraclet. Il avait même vécu quelques mois, hébergé par ce dernier avec sa femme grosse et son enfant, conquérant le pamphlétaire par la glorification opiniâtre de son génie. Mais Jacques Paraclet, envahi par la famine, et finalement blasé par ces louanges à domicile qui ne rayonnaient pas profitablement sur le dehors, avait dû le mettre à la porte, à la suite d’un colletage digne de portefaix, sans avoir même pu vérifier au préalable si l’helléniste, pour qui la langue d’Aristophane n’avait plus de secrets, était seulement au courant de la prononciation du thêta. Molaert sur le pavé s’était intelligemment débrouillé. La largeur de ses épaules qui ravalaient celles de Siemans et le tonnage invraisemblable de ses flancs avaient réduit à merci, en peu de minutes, la Gougnol, directrice à Montmartre d’une boîte dénommée le Théâtre Fontaine. L’épouse engrossée, ainsi que l’enfant âgé de deux ans, avaient été diligemment jetés sur le pavé par le Belge, qui s’était hâté de prendre possession de la vieille cabote et de trôner dans un intérieur où il était loisible de boire du bordeaux fameux, de manger des entrecôtes larges comme le Champ de Mars, et de répudier toute fonction autre que celle du maquerellat.