Elle se redressait pour l'embrasser sur le front:
—Au revoir, grand gamin!... Au revoir, grand paresseux, grand écrivain!...
Et ils gravirent ensemble l'escalier, bras dessus bras dessous, comme deux amoureux, deux guillerets camarades, jusqu'à la porte de la chambre de Mme Lahonce où Charlie s'inclina en un salut cérémonieux.
Puis il monta encore un étage, tourna le bouton d'une porte et se trouva dans l'atelier qui lui servait de salon de réception et de cabinet de travail.
C'était une large pièce où le jour tombait d'en haut, blanc et terne, par des verrières dépolies,—une large pièce de ton bleuâtre, avec des sièges anglais, amples, confortables, à grandioses ramages versicolores. Alentour, contre les murs, des rayons de chêne montraient des rangées compactes de livres, et au milieu de la chambre un immense bureau de noyer supportait des lettres, des paperasses, des gravures en désordre, le tout dominé par le bloc monstrueux d'un encrier de cristal à bouchon d'argent.
Charlie, en entrant, alla droit à un des panneaux de la bibliothèque, au casier qui renfermait les ouvrages de philosophie et inspecta un par un les titres, cherchant un volume à lire afin de s'entraîner un peu au travail.
Tous le tentaient également, puisque tous représentaient pour lui les auteurs favoris, les maîtres que l'on aime, par choix ou par gratitude.
A ses débuts dans la vie, à dix-huit ans, au sortir du collège, comme la plupart des jeunes gens, et surtout des jeunes gens de sa génération, Charlie avait eu honte de son ignorance, dépit de ne pas plus savoir, peur enfin de se sentir si gauche, si timide, si inexpert, auprès d'aînés tellement à l'aise, virils, informés. Et, dans ce premier émoi de crainte et de modestie, les philosophes lui étaient apparus comme les fournisseurs d'assurance les plus proches, les détenteurs d'expérience les plus accommodants.
Il les avait lus aussitôt passionnément, sans arrêt, s'achalandant chez eux de théories, de réflexions, de préceptes doctrinaires, se tissant, jour par jour, avec la soie de leurs maximes, une sorte de cocon protecteur, de gaine pudique et enveloppante, où il se rassurait peu à peu. Puis, graduellement, à l'abri de ce voile bariolé de doctrines diverses, il avait acquis l'audace. Il s'était formé, sur les êtres et la société qu'il distinguait à travers les reflets du voile, des opinions arrogantes, sereines, inébranlables comme celles des aveugles à demi guéris, qui pensent mieux voir par leurs verres bleus que les voyants de leurs yeux sains et nus. Il avait aussi étudié les historiens, les poètes, les livres sacrés, les vieux recueils de légendes, tout ce qu'on pouvait apprendre par les imprimés sur cette mobile et trouble humanité dont la réalité présente lui inspirait un effroi qu'il croyait du dégoût. Et depuis lors, sauf son affection pour sa mère et pour Favierres, il avait vécu une vie un peu factice quoique paisible, une vie d'esprit retirée, dédaigneuse et calme dans ce monde imaginaire mais connu qu'il s'était créé, dans un noble monde des personnes poétiques ou purement cérébrales, agissant par candeur primitive ou selon des systèmes.
«Eûh... Eûh!...»