Elle se reprit ingénument:

—J'avais rencontré M. Favierres qui allait dîner Cours-la-Reine, à côté d'ici... Alors je lui ai proposé l'hospitalité dans ma voiture... Maintenant qu'il est arrivé, tu peux le remplacer, tu peux prendre sa place... Viens-tu Charlie?

A bout d'efforts, elle se taisait, et, en arrière du buste, sa main travaillait furtivement à décrocher un des stores dénonciateurs, le store rouge de droite, que les ressorts usés laissaient pendre à moitié flottant. Peu à peu le rideau se releva et Mme Lahonce répéta:

—Viens-tu, mon enfant?

Il y eut, de nouveau, un long silence. Les yeux dirigés vers une de ses bottines vernies qu'il faisait rêveusement pivoter autour du talon, Charlie ne répondait pas, paraissait hésiter, les joues livides, frémissantes, la bouche crispée, ramassée, en rond, comme retenant de ses lèvres serrées et plissées tout un noir flot d'outrages ou de reproches furieux qu'il voulait et ne voulait pas dire. Il revoyait clairement tout le passé, tout ce passé de mensonge, tous ces douze ans de hontes secrètes où l'on avait si perfidement employé, exploité, en de viles besognes de complice, sa candide amitié pour Favierres. Il revoyait soudain transformés, expliqués, dévoilés de mystère, certains obscurs épisodes d'autrefois, certaines scènes d'enfance naguère touchantes et tendres qui, sous la dure lumière de vérité, devenaient indignes ou grotesques. Il se rappelait Londres, le petit hôtel, la villa de Neuilly, les promenades clandestines dont on se cachait tous les trois. Il se rappelait surtout, en une vivacité de sensation toute neuve, l'étrange scène de Kempton's Hotel, ces baisers si fougueux dont Favierres l'embrassait, ces dramatiques baisers dont un frisson de froid lui courait alors aux épaules. Et il comprenait quel sachet à baisers sa chair avait été, quelle naïve transmetteuse de caresses. Il comprenait comme on l'avait bien dupé jusqu'ici, dans quel but, pour quels intérêts; et il aurait souhaité n'être plus là, s'anéantir, n'avoir jamais rien su de ces ignominies.

—Voyons, mon enfant, implora Mme Lahonce d'un ton plaintivement impatient... Viens, je t'en prie!

Charlie redressa le front et, d'un regard grave, farouchement attentif, d'un regard d'homme trahi et qui mesure le traître, il examina des pieds à la tête Favierres.

Le musicien s'offrait loyalement, crânement, au supplice de cette inspection muette. Mais lorsque le regard de Charlie parvint à la hauteur de son visage, lorsqu'il sentit près de ses yeux effarés, dont il n'était plus maître, la pointe de ce regard de fer, il perdit contenance, il baissa la tête, il bégaya de son mieux, la main présentée en un timide geste de paix et d'amitié:

—Au revoir, Charlie!... A demain, n'est-ce pas?

Le jeune homme avait eu un imperceptible mouvement de recul, puis, aussitôt, se dominant, il toucha, effleura, d'une preste pression, la main tendue, la main mendiante de son vieil ami; et sans ajouter de réponse: