—Au moins, vous, Pierre, vous nous accompagnez? Vous ne nous lâchez pas?...

Lahonce grommela de derrière son journal:

—Oui, oui, je viendrai... pendant un acte ou deux... je viendrai!...

Le maître d'hôtel annonçait que Madame était servie, et l'on passa dans la salle à manger.


Le dîner fut plus morose, plus silencieux que de coutume.

M. Brodin, sous le coup de la colère que lui avait causée Charlie, semblait, par ses grimaces rageuses, mâchonner, en même temps que les aliments, des réflexions au goût amer et vénéneux. Lahonce, qui formait le projet de s'échapper vers dix heures et de finir la soirée chez Warner, ne disait rien, se contentait de songer, entre les services, à sa maîtresse, aux alezans récemment achetés, à certains changements qu'exigeaient les harnais. Et quant à Charlie, quant à Mme Lahonce dont les affectueux et gais propos remplissaient toujours d'habitude, fût-ce à mi-voix, les intervalles fréquents de la boiteuse causerie des repas,—ils se taisaient, ils ne se parlaient qu'à eux-mêmes, ils détournaient vivement la tête quand, par hasard, leurs regards se croisaient, se surprenaient à s'épier, à vouloir déchiffrer ce que chacun pensait derrière la trompeuse transparence des prunelles. Alors Charlie, instinctivement, dirigeait les yeux vers son père, le fixait âprement, inspectait un à un tous ses traits, tous les détails connus de sa physionomie, comme pour y découvrir peut-être les défauts repoussants, les raisons de sa disgrâce, tout ce qui avait fait qu'on cessât de l'aimer.

—Ah çà! s'exclama Lahonce, apercevant soudain ces coups d'œil scrutateurs. Ah çà! Charlie, qu'est-ce que tu as à me regarder? Quoi?... Qu'est-ce que j'ai?... J'ai une tache?...

Et, plissant la ride grasse de son double menton, il inspectait l'ovale intact de son plastron luisant comme de la porcelaine.

—Mais non! protesta Charlie avec un sursaut... Non, je t'assure, je te regardais en rêvant... sans savoir...