«Monsieur,

«Après ce qui s'est passé tantôt entre nous, vous pensez bien...»

Il s'interrompit. La formule du début lui semblait trop classique, et ce «Monsieur» hautain, d'un ton trop théâtral. Il déchira la première feuille et sur une seconde écrivit:

«Mon cher Fav,

«Vous m'excuserez si je ne viens pas déjeuner demain, comme vous me pardonnerez, j'espère, de ne plus retourner chez vous à l'avenir. Je suis très affligé de renoncer pour toujours à un ami tel que vous, que je m'étais habitué à aimer comme le premier, le plus précieux et le plus cher de mes amis. Mais il est des circonstances où certaines amitiés deviennent impossibles. Vous le reconnaîtrez, mon cher Fav, sans que j'aie besoin d'en ajouter plus. Et vous croirez, j'en suis sûr, au profond chagrin que j'éprouve à vous dire ici un définitif adieu.

«Charlie.»

Sa lettre achevée, il la relut à haute voix. Il la trouvait enchevêtrée et louche,—trop froide par endroits et par endroits trop sympathique.

Il reposa le papier sur la table. Il était tout troublé d'avoir entendu sa voix proférer ces paroles d'adieu. Le sourcil froncé, la mine grave d'émotion, il se représentait Favierres avec son feutre noir, ses cheveux blancs, sa figure rouge de militaire; il le voyait ouvrant cette cruelle lettre, le lendemain, au réveil, lisant dans le jardin ces lignes meurtrières; il le voyait pâlir, d'une pâleur de détresse, comme là-bas, près du fiacre, quand il tendait sa main timide. Il s'imaginait de quel choc cet abandon brutal, avéré, déclaré, écraserait son ami, cet ami paternel de tant et tant d'années.

Et du plus obscur de lui-même, des retraites les plus closes de sa pensée intime, s'élevaient des questions informes, des «pourquoi?» à peine perceptibles, des «pourquoi?» à peine lumineux, dont la lueur fragile et vague graduellement s'indiquait plus.

Oui, pourquoi faisait-il cela? Pourquoi écrivait-il cette lettre de rupture? De quel droit reniait-il son ami?