Une réponse banale, immédiate, se dressa. Parce qu'il le fallait. Parce que c'était obligatoire. Parce que la morale, le devoir, les convenances, parce que tout le commandait.

Charlie écarta un peu son fauteuil, comme pour réfléchir plus à l'aise, dans une liberté de gestes plus large.

«Evidemment, songeait-il en lissant du bout de ses doigts sa fine lisière de moustache blonde, évidemment... Pas moyen de faire autrement!»

Pourtant, au dedans de lui, son antique tendresse pour Favierres s'insurgeait, n'acceptait pas toutes ces raisons, répétait le têtu et grandissant «pourquoi?»

Il se leva. Il ne pouvait rester assis. Toute une vapeur d'idées extraordinaires et surchauffées le forçait à marcher, l'empêchait de rester en place.

Il essayait de retrouver ce dégoût et cette indignation des tout premiers instants qui avaient suivi la surprise. Il essayait de se retracer encore ces scènes abominables, ces écœurants tableaux, ces visions horribles et exactes qui, dans le fiacre, l'atterraient.

Mais elles filaient, elles s'échappaient. Elles disparaissaient indécises. D'autres images favorables, d'autres attendrissantes et douces, une à une, les remplaçaient. Et Charlie ne se défendait plus, se laissait peu à peu entraîner à revivre toutes ces bonnes heures d'amitié où le ramenaient les souvenirs.

Il revenait au début, bien loin, bien loin, en arrière, au temps de la rue de Lisbonne, au temps où son grand ami Fav, si souvent était là et lui chantait des chansons si drôles, des refrains si amusants en s'accompagnant au piano ou bien en le faisant galoper sur ses genoux.

Puis, c'étaient, à Neuilly, les leçons du jeudi, les leçons dans le grand salon pauvre. Et en été, quand le soleil égayait tout, des promenades ensuite, le long de la berge, le long de la Seine, seul à seul avec Fav, tandis que Nanette attendait, rue de Chézy, leur retour. En face, même en semaine, on entendait partir des îles voisines des airs tristes de danses populaires, joués par de maigres violons et de rauques pistons pleurnicheurs,—on apercevait des noces de petites gens, une robe blanche de mariée, des hommes en bras de chemise qui tournaient collés à leur dame. Et plus bas, vis-à-vis de ces énormes chênes dont les racines saillantes et rondes boivent, comme de gros serpents, l'eau noire de la rivière, il y avait un marchand de gaufres, des gaufres délicieuses, parfumées de vanille, et dont le sucre en poudre vous montait aux narines, vous desséchait la gorge...

Puis, avec l'âge, plus de Nanette. Des visites à Favierres quand cela lui plaisait. Des leçons de métier, de contrepoint, de fugue, des causeries amicales ou d'actives séances de piano à quatre mains.