—Et maintenant, ajouta-t-il, fais-moi un plaisir: lève-toi et viens écrire cette lettre... Débarrassons-nous de cette affaire... J'irai, ce soir même, jeter la lettre à la boîte...

Charlie s'écria d'un ton ahuri:

—Tout de suite?

—Oui, tout de suite... Pourquoi retarder?... Le plus tôt sera le mieux... Viens, mon garçon!...

Et il se mit à feuilleter debout un volume illustré, placé sur une table, au milieu de la pièce.

Charlie se glissait hors des draps, enfilait avec lenteur un vêtement du matin. Il se demandait si réellement il allait écrire cette lettre, biffer, anéantir, en une dizaine de lignes, la plus chère de ses amitiés, abandonner Favierres, renoncer d'un seul coup leur vieille intimité, renier sa conduite ancienne, ce qu'il accomplissait par tendresse clairvoyante ou libre réflexion,—tout cela, parce qu'on l'avait pris au piège de l'apitoiement, parce qu'on avait touché sa sensibilité, parce qu'on l'avait ému par un ton d'affliction, parce qu'on avait séduit ses nerfs. Passe encore d'être charitable, d'épargner à son père les affronts, les souffrances de cœur, les peines d'amour-propre! Mais briser avec Fav, mais désoler sa mère, mais les blâmer tous deux par une brusque rupture, c'était trop réclamer de Charlie, trop exiger de sa pitié, la vouloir trop partiale!

Il demeurait assis au bord du lit, les jambes ballantes, le regard vague, comme entendant la voix rebellée du sang maternel, de ce sang dont presque tout entier il était imbu, pétri,—la voix coutumière et captivante qui commandait de rester, interdisait d'écrire.

—Tu es prêt?... Tu viens? questionna Lahonce en se retournant.

Charlie hésita un peu et avec fermeté:

—Non, je ne viens pas... Je ne peux pas venir!