Charlie acquiesça d'un geste de la main.
—Hier il a dîné chez moi avec quelques amis... Il est parti à onze heures et demie, de très mauvaise humeur... Il avait eu une discussion avec un des invités à votre sujet... Mais passons!... C'est ici que commencent mes responsabilités... Je ne sais vraiment pas comment vous dire...
Charlie ne bougeait pas, ne la regardait pas, semblait égaré, loin de là, dans des songeries vagues.
—Donc votre père était parti, poursuivit Warner... Du moins je le croyais parti... Quand tout à coup, vers deux heures du matin, on frappe à la porte... J'éprouve le pressentiment que ce doit être lui—il avait toujours la clef de l'hôtel—et je ne réponds pas... parce que... parce que... je n'étais pas seule... Vous savez ce que c'est qu'une femme, Monsieur... Je l'avoue, j'avais eu la grave inconséquence de retenir un de mes amis, de le faire revenir... Ah! j'en suis assez désolée aujourd'hui, j'en ai assez pleuré... Mais aussi, pouvais-je deviner qu'il reviendrait?... C'est une guigne, une calamité!... Votre père frappe, frappe plus fort, crie, hurle, donne des coups de poing, des coups de pied dans la porte... Dame! à la fin j'ai ouvert!... Il est entré... et lorsqu'il a vu Neulise, tant pis, j'ai lâché le nom, vous connaissez peut-être?... Non?... Où en étais-je?... Ah! oui, lorsqu'il a aperçu Neulise qui se rhabillait près du lit, il a fait un ou deux pas avec des yeux de fou, sa canne levée, et puis il est tombé en avant, sur le nez, comme si on l'avait assommé. Je l'ai relevé. Neulise m'aidait... Nous l'avons couché dans le lit, le pauvre homme!... Il avait la figure toute noire. Il ne parlait plus... il respirait comme avec un poids de deux cents kilos sur la poitrine... J'ai fait appeler Fornereau... Le docteur et moi nous l'avons soigné toute la nuit... Ce matin, il a eu l'air de se réveiller, et il s'est mis à vomir des injures, des atrocités contre moi, contre Neulise, contre vous, contre ce M. Favierres, à cause de qui il s'était disputé à table... Le grand délire, quoi! et il a tout le côté gauche paralysé!... Ah! Monsieur, si j'avais su! Un si bon garçon, si brave homme!... Voilà, c'est ça, la vie!
Elle fouillait en arrière, dans sa poche, cherchant son mouchoir pour essuyer les larmes qui lui jaillissaient des yeux, fonçaient de gouttes sombres les blanches floraisons de sa voilette, et comme Charlie ne répliquait pas, elle questionna encore:
—Vous m'en voulez beaucoup, n'est-ce pas, Monsieur?... Il y a de quoi!... Je comprends... Oui, certainement je suis cause de tout!!!... Seulement, pour une fois que j'ai manqué à mes devoirs, car tous les amis de votre père pourront vous affirmer si, pendant huit ans, je ne me suis pas bien tenue, si je ne lui étais pas dévouée à votre père, et fidèle et affectueuse,—pour une fois, je suis fièrement punie, convenez-en!...
—Oui, oui, chuchota poliment Charlie avec un soupir.
A chacune de ces lamentations, de ces excuses, il ressentait comme un élan de remords bavard, une tentation de couper la parole à Warner, de faire à son tour des aveux, de lui déclarer: «Taisez-vous!... Non, ce n'est pas vous, c'est moi!» Et il se contraignait à ne pas parler, par peur d'en trop dire, tout absorbé, en une obsession de criminel, à se figurer la terrifiante entrevue avec l'agonisant, la confrontation proche avec sa victime, le funèbre spectacle où on le menait, les infâmes imprécations que sûrement il allait, dans un instant, subir.
Warner rabaissa sa voilette, se rencoigna silencieusement dans l'angle de la voiture.
Déconcertée par le mutisme de Charlie, elle cherchait à quoi l'attribuer. A la nature de «petit rossard» que Lahonce si souvent lui avait décrite comme celle de son fils? Ou, au contraire, à la bienséance, au respect de soi-même, à ce que se devait, en une aussi difficile circonstance, un vrai jeune homme du monde, un vrai fils de famille? Elle penchait même finalement pour l'approbation: