Dans le train qui filait en hâte vers Boulogne, Favierres eut vite oublié cette attristante vision.
C'était déjà presque une mouvante terre étrangère, c'était déjà l'Angleterre que ce train bondé d'Anglais revenant d'Italie, de Suisse, des villes d'eaux du continent,—d'Anglais installés chez eux en ces wagons où les passagers français même, par snobisme ou par courtoisie, affectaient de ne parler que la langue d'outre-Manche.
Mais, dans un coin de la voiture, la tête obstinément tournée vers la petite fenêtre en écu, vers les champs bruns et verts, les maisonnettes et les villes grises, les marécages ou les futaies, les tableaux changeants de la voie, Favierres ne voyait rien de ce qu'il regardait, ne percevait rien des incompréhensibles phrases de ses voisins jaseurs.
Un orgueil mélancolique le soulevait, la sensation dédaigneuse que personne sans doute, dans ce train, n'allait où il allait, au bonheur ou vers le péril—qu'aucune de toutes ces personnes n'accomplissait, en voyageant, cet acte bizarre, audacieux, romanesque, de partir sous un nom d'emprunt pour la prison d'un hôtel ignoré, par amour et passion pure.
A peine, sur le bateau, la curiosité du spectacle put-elle le tirer de ses rêveries hautaines et insensibles.
Il faisait une mer moyenne, middling, comme avaient dit les matelots, au départ; et, penché contre le bastingage, le jeune homme s'amusait à suivre les lourds bonds du navire par-dessus les obstacles balanceurs de l'eau sombre.
Parfois un choc plus rude l'obligeait à s'accrocher au bois du bord pour ne pas tomber; mais, tout de suite après, le paquebot reprenait, en soufflant un double souffle noir, sa marche régulière de grande bête vaillante et trépidante, se secouant bravement contre les agaceries des flots, se débarrassant à chaque bond des vagues adverses, qu'une mer calme alentour, bonne fille et taquine, détachait, deux par deux, à sa rencontre comme pour l'ennuyer un peu, simplement.
Et quand Favierres redressait la tête, découvrait au loin la platitude miroitante et déserte de l'Océan vide et sans routes, il se disait qu'il était comme ce vaisseau, marchant d'une allure mécanique et sûre vers un but de lui seul connu, traversant la mer mystérieuse des gens, des choses et des principes, se frayant un chemin secret sous la poussée savante d'un pilote invisible.
Il était si absorbé dans ses réflexions qu'à Folkestone il ne s'aperçut pas qu'on arrivait et fut un des derniers à sortir du paquebot.
Le long du train qui allait l'emporter vers Londres, qui dans trois heures l'amènerait si près d'Hélène, il se mit à se promener en attendant le départ.