Il examinait, avec des yeux étonnés, toutes ces faces rien qu'étrangères qui s'agitaient autour de lui, éprouvant pour la première fois l'impression gênante de hors de France, puisqu'il n'avait jamais été au delà de Bruxelles.

Dans la petite gare de bois, c'était un étourdissant brouhaha de cris et de camions roulés, d'ordres donnés et d'offres de service. Des grooms de bars proposaient du thé et des sandwichs. Des gamins en haillons hurlaient les journaux du soir, d'une voix perçante de jeunes merles affolés: «'Ning pipers!... 'Ning pipers!» Et par-dessus leurs piaillements pointus, s'élevaient les clameurs graves des petits télégraphistes prônant plus haut leur marchandise, avec un indicible accent britannique: «Teïleugrrramm!... Teïleugrrramm!...»

Une sorte de honte mêlée de pitié prit Favierres à la vue de tout ce labeur humain, de toute cette misère en guenilles ou en livrée, qui se bousculait, peinait, criait si violemment pour vivre. Mais aussitôt il se ressaisit, songeant à sa misère à lui, à ses privations muettes, à ses manœuvres discrètes et forcenées afin de vivre aussi, de gagner sa vie réellement, la seule vie dont il pût vraiment vivre,—la vie avec Hélène, auprès d'elle et pour elle.

«Bah! S'ils savaient, peut-être qu'ils se refuseraient à changer!... Tout le monde ici-bas souffre!...»

Les portières se fermaient en claquant. Il grimpa dans son compartiment, se blottit en un coin pour dormir et ne se réveilla qu'à Londres, parmi les lumières blanches de Charing-Cross-Station.

Il dut répéter trois fois l'adresse au cabman qu'il avait choisi.

Le cocher, du haut de son trône étroit, inclinait vers lui, sans le regarder, une oreille malveillante et qui ne voulait pas comprendre.

Puis il rectifia, prononça selon l'accent convenable, hissa la valise devant lui, et de sa manivelle ouvrit les battants bombés du cab.

L'affaire était bonne. Cinquante mètres de trot et il stoppait devant une maison basse.

Favierres, sur un gros globe jaune, éclairé au gaz, lut en caractères noirs: Kempton's Hotel.