Resté seul, Favierres, instinctivement, alla s'étendre sur le canapé rouge.

Il était un peu étourdi, un peu ivre, comme après qu'on a bu un vin réconfortant. La visite de Charlie ne lui avait presque rien appris, rien promis. Mais il éprouvait un sentiment d'être plus allègre, moins misérable, pour avoir humé un peu de vrai bonheur;—et de savourer les derniers aromes fugitifs de cette joie d'un instant, cela occupait son anxiété, cela lui mitigeait de souvenirs soulageants l'attente aride et ignorante.

Il ne recommença à se désespérer qu'après déjeuner, quand, vers deux heures, le voile de la rêverie tombant lui laissa revoir la chambre de douleur, sans lettre et sans Hélène.

Toute la reconnaissance qu'il avait à Mme Lahonce de lui avoir envoyé Charlie, toute l'admiration qu'il lui vouait pour ce délicat subterfuge d'amour, s'écroulèrent au souffle mauvais de la déception.

Il se remit à douter qu'elle viendrait, à se répéter qu'elle ne viendrait plus, à s'assigner un jour prochain de départ. «Demain soir, c'est cela... Je lui donne jusqu'à demain soir dimanche... Et si elle n'est pas venue, je m'en vais... Cela me tue, cette vie-là... Ce n'est pas humain de souffrir ainsi... J'aimerais mieux le bagne où au moins je n'attendrais personne ni quoi que ce soit, pas même ma délivrance!»

On frappait à la porte. Il courut ouvrir. Le maître d'hôtel était là, lui présentait, sur un plateau, une lettre mauve, une lettre de Mme Lahonce.

Il la rafla d'une main d'affamé, puis, la porte close, il lut:

«Et d'abord, pars, va-t'en!... Je ne veux plus que tu restes ici, dans cet enfer, dans cette horrible ville. Mon pauvre aimé, quel martyre pour toi et pour moi que ces trois jours! On a été malade, une grosse bronchite! Pas moyen de t'écrire... Une fois j'ai essayé... Tu as vu ce que cela a donné... Ce matin j'étais si affolée que je t'ai envoyé Charlie... Je me rappelais ce que tu m'avais dit le dernier jour où nous nous sommes vus, avenue Hoche, tu te souviens, mon grand Fav!... Tu me disais que c'était encore la chair de ma chair, qu'il faisait encore comme partie de moi-même, le cher petit... Alors j'ai pensé que te l'envoyer, c'était un peu de moi-même que je t'adressais. Je suis sûre que tu auras deviné... Mais que pensera-t-il un jour, cet enfant, s'il se souvient?... Je frémis en y songeant!... Que pensera-t-il de toi, de moi, de nous deux?... Dès qu'il a été parti, je me suis mise à prier, en dedans, car on était près de moi,—à prier pour que jamais mon fils n'ait de vilaines pensées sur moi. Je ne regrette pas ce que j'ai fait... Tu le méritais, mon grand ami chéri... Et Dieu nous aidera, j'espère, ne permettra pas que notre Charlie plus tard nous méprise... Mais comme j'ai été folle, imprudente, comme j'ai été enfant de te faire venir ici!... Je ne me le pardonnerai jamais, ni pour toi, ni pour lui... Je puis t'écrire parce qu'on va mieux, qu'on s'est enfin levé et qu'on est descendu au salon de lecture lire les journaux... Je veux que tu partes aujourd'hui même... Je t'en supplie, pars! Je veux que tu sois libre, que tu ne sois plus enfermé et au secret comme un malfaiteur, toi, mon aimé... Nous, nous partons lundi. On est dégoûté de l'Angleterre. Nous rentrons à Paris... Et jeudi, écoute bien, mon grand Fav, à moins de catastrophe, je viendrai vers deux heures et demie chez toi, à Neuilly, obtenir mon pardon... Je viendrai avec Charlie, sous prétexte de rendre visite à ta femme... Oui, ainsi, avec notre bon petit défenseur, il me semble que ma visite paraîtra moins coupable, moins douteuse, au cas où, par hasard, on me suivrait... Adieu, mon grand ami chéri... Retourne à l'air libre et à ton beau parc tranquille... Sauve-toi vite et vas-y attendre ton amie désolée qui n'a jamais cessé d'être à toi et qui te restera malgré tous, malgré tout.

«H.»