Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait son départ pour la Grenadinette.

Un semblant d'espoir le retenait à Paris—l'espoir que Mme Lozières regretterait la rupture, lui écrirait, lui fournirait le prétexte de renouer.

Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il avait compris tout ce qu'il perdait en perdant Lucie. Il se trouvait présentement devant un problème autrement plus grave que de recouvrer ses forces sentimentales, que de rencontrer la femme qui referait de lui l'amant ardent et bien doué qu'il se souvenait d'avoir été. C'était le nécessaire même qui lui manquait, l'indispensable; et quand il pensait que, pour regagner cela, il lui faudrait payer des demoiselles qui l'accueilleraient, sans égards, comme le premier client venu,—ou, ce qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une Mme Lozières, d'une Mme Béatry, d'une Rabastens, les escarmouches d'approche, la petite guerre avilissante des supplications, des flatteries, des rendez-vous,—quand il entrevoyait tous les déboires à subir, tout le travail à parfaire pour atteindre ce but misérable, il éprouvait une sensation d'écœurement, un peu du lourd découragement qui fait se coucher les bêtes au bas d'une côte trop rude.

Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par délicatesse, s'en aller Mme Lozières, qu'il aurait dû garder cet en-cas de désirs, si péniblement conquis, le conserver à tout prix, voire par un supplément de protestations, de mensonges, par une reprise de manœuvres moins difficiles, au demeurant, sur ce terrain connu, avec cette personne subjuguée déjà et qui l'aimait.

Parfois aussi, il commençait une lettre repentante, où il implorait son pardon, alléguait le passé, l'indulgence réservée toujours à une première faute. Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient.

«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»—et il déchirait le billet.

Alors, par un irrésistible et récent entraînement, il se mettait à songer à sa maladie, à en reviser les progrès, les périodes, jusqu'aux symptômes les plus lointains.

«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?... Non! cela m'a pris pendant ce flirt qui n'en finissait plus ... Non, avant!...»

De recul en recul, il remontait au jour où il avait poursuivi Mme Hardouin, l'imaginaire Mme Hardouin, dans le fiacre jaune, à travers les rues, comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite à Brévannes, cette étrange défaillance de révéler le nom de Jack, de donner pleine liberté pour la confondre. Oui, de là datait son mal. Ce jour-là ç'avait été, en cette course essoufflée et folle, son dernier effort d'amour. Depuis lors, aussitôt, l'infirmité, l'impuissance s'accusant graduellement,—chacune de ses paroles, de ses démarches, ajoutant aux preuves précédentes des preuves plus significatives de sa déchéance. Et maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait au sentiment très net que c'était vraiment une sorte de voleuse, cette Mme Hardouin qu'il pourchassait jadis à travers les rues—une sorte de voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari, vidé, ruiné de cœur, comme d'autres femmes, en deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans pitié.