Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans les arches d'un pont dont à gauche, dans le lointain, les pierres blanches la dénonçaient comme fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de mer, à marée descendante,—avec ses remous agités, au-dessus des bas-fonds, ses langues de sable, ses étroites grèves de sable jaune qui scintillaient, au centre du courant, sous le soleil déjà vif.

Mareuil demeurait quelque temps à contempler les eaux miroitantes et au-delà l'horizon embrumé, la muraille verte des peupliers derrière laquelle se devinaient les campagnes arides et grisâtres de la Sologne.

Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, mince canot de pêcheur, se rendant à la place propice, yole légère à voile imperceptible, glissant au fil de la rivière; et lorsque les embarcations parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la Loire s'élargissait encore—elles diminuaient, diminuaient, paraissaient perdues, en danger, lancées dans un estuaire trop vaste, trop énorme pour leurs boiseries fragiles.

Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à sa toilette, puis, s'il avait terminé une heure ou deux avant le déjeuner, et que le vent fût favorable, il descendait dans le jardin, franchissait le sentier qui séparait la maison du bord, et décrochant la barque de la Grenadinette, il allait faire un tour de fleuve, s'éloigner davantage de la terre pour rêver plus à l'aise.

Il ne ramait pas, restait étendu en travers du canot, le laissant descendre, zigzaguer au gré du courant, s'ensabler même dans le sable gluant des grèves, et repartir ensuite quand un remous le dégageait.

Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, cette promenade hasardeuse, cette descente tranquille, dans le clapotis des petites vagues d'eau douce, entre les dômes boisés des coteaux qui s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite la route silencieuse, bordant la Loire que troublaient, par intervalles, les grincements d'une carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots qu'un cheval secouait en trottant.

Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans verdure, où il lui faudrait retourner, réorganiser sa vie—sa vie d'incurable, sa vie d'homme qui ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, toutes les erreurs, toutes les fautes de ces deux années de lutte contre un mal plus fort et triomphant.

Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, un prodigieux dédain, un mépris comme on en a pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses efforts, ses essais, cette absurde poursuite au recommencement d'un passé révolu. Il se jugeait partialement, il condamnait avec rigueur, ainsi qu'un gamin obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un idéal unique, ce servil imitateur d'amour qu'il avait été; et il rougissait de sa niaiserie.

Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait à découvrir comment il remplacerait l'occupation d'aimer, par quoi il donnerait de l'attrait à son existence,—si ce serait par le labeur, par l'ambition, par les agréments de vanité, de gloire ou d'argent,—tout cela lui paraissait tellement banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou méchants, qu'il s'expliquait quel désir de plaisirs plus violents, plus rares, l'avait guidé, quel mirage d'espoir l'avait sans cesse soutenu.

«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il douloureusement ... Mon affaire est mauvaise!... J'aurai de la peine à l'arranger!»