—Seulement, dis-toi bien, mon petit, que ce que je te demande là, c'est pour toi, uniquement pour toi... Sans toi, crois-tu que la vie d'autrefois me referait envie?... Et il y aura aussi des gens qui se moqueront, qui prétendront que je ne sais pas ce que je veux... Mais moi, je le sais, et c'est l'essentiel... Je veux te garder... Je ne veux pas te perdre, mon cher petit, mon bon trésor...
Gégé, les paupières mi-closes, le nez dans le cou de sa mère, se laissait bercer sans défense. Par les mille petits trous du corsage ajouré, une tiède odeur de white rose et de chair s'exhalait vers lui. Il aurait aimé rester indéfiniment dans cette pénombre parfumée, n'avoir plus jamais de gestes à faire, ni de paroles à prononcer. Mme Taillard cependant le posa à terre.
—Là,—dit-elle, après un dernier baiser,—va achever ta malle, mon chéri... Et, je t'en supplie, pas un mot de tout cela à ton grand-père!... Si notre petit complot échouait, ce serait des histoires à n'en plus finir... Donc, tu me promets bien le secret?
—Je te le promets, maman!—fit Gégé, de profil, les yeux en biais vers la maison.
Maintenant, dans la pleine lumière, sous les regards de sa mère, il préférait cesser la conversation. Il gravit au galop l'étage qui menait à sa chambre et, la porte refermée, il commença, d'un geste machinal, à empiler ses livres. Mais aussitôt il dut s'arrêter pour essuyer une larme qui lui chatouillait l'aile du nez. Puis, c'en fut une autre, une autre encore. Alors, lâchant les empaquetages, il s'assit sur le bord du lit, les poings aux yeux pour pleurer à son aise.
Quel coup! Quel écroulement!
Deux ou trois fois, dans des mauvaises nuits, il avait rêvé que l'existence de jadis reprenait. Il se revoyait avec effroi entre ses parents aux prises. Il entendait les cris, les injures. Dans le brouillard du songe, il apercevait les verres brisés, les nappes souillées, les visages défigurés par la rage, les feux de la haine aux prunelles. Et ensuite il se retrouvait brusquement dans sa petite chambre, au fond du couloir, avec la rigoureuse Annette cousant en silence près de la lampe, tandis qu'au loin les portes battaient comme sous l'ouragan...
Mais, au réveil, il oubliait vite ces angoisses. Les rêves, est-ce que ça arrive? Et voici que tout de même ça arrivait!
Le cauchemar se faisait réalité. Bien pis, c'était lui, Gégé, qu'on chargeait de la métamorphose!
Adieu les dîners calmes et les journées de paix! Finies, les gâteries, les cajoleries, les surprises! Plus de petits voyages entre les deux maisons! Plus de regains de tendresse! Plus de changements! Plus de joies!