Le parfum de Zozé, maintenant à si proche distance, l'étourdissait de ses émanations. Chaque fois qu'elle s'inclinait, le tissu léger de sa robe flottante en laissait s'évader une bouffée plus forte. Seulement ce n'était plus de la violette, de l'iris: c'était une odeur savoureuse et chaude comme une senteur de fruit, le parfum vivant de la chair qui se marie à celui de l'essence; et les commentaires de M. Raindal s'embrouillaient à mesure.
Sans contredit, il connaissait le don que possèdent certains élus de répandre par l'épiderme une fragrance délicieuse. Nombre de personnages antiques en furent gratifiés: notamment Cléopâtre, d'après un papyrus de Boulaq, cité par M. Raindal dans son livre;—et Plutarque n'est pas moins précis en ce qui concerne la peau d'Alexandre.
Mais à se remémorer ces faits ou d'autres analogues, le maître ne faisait qu'augmenter la confusion de ses idées. Les mots en venaient à lui manquer. A toutes les montées du parfum, timidement, il pinçait les narines, comme s'il eût aspiré quelque gaz délétère. Souvent devant une image, il restait interdit, sans pouvoir en achever l'interprétation. Il songeait distraitement à la peau d'Alexandre, à la chair de Cléopâtre; et il aurait souhaité que Zozé écartât un peu de lui son petit fauteuil à griffes dorées.
—Un mot, un seul mot de rien, si cela ne vous dérange pas!...
Pour proférer cet appel, Mme de Marquesse n'avait glissé, dans l'entre-bâillement de la portière, que son profil aux puissantes mâchoires, et sa main gantée de blanc qui retenait au-dessous le rideau.
—Entrez donc, ma chérie! fit Mme Chambannes.
Les deux femmes s'embrassèrent. M. Raindal saluait Mme de Marquesse, en observant machinalement son costume bleu soutaché de noir qui la sanglait aux hanches comme un habit de cheval. Puis, sur l'autorisation du maître, ces dames passèrent dans le salon voisin. M. Raindal soupira avec force. A présent, dans le calme de la solitude, toutes ses anxiétés s'effaçaient subitement. Il ne lui en restait plus qu'une vague sensation de plaisir caché, de péril surmonté, de mystère flatteur. Et il ne lui eût même pas déplu que ses collègues de l'Académie le vissent dans cette pièce luxueuse, à proximité de ces deux personnes si charmantes qui le traitaient avec tant d'égards. Il était devant la glace, à se lisser la barbe, en avançant les maxillaires, quand ces dames reparurent.
Mme de Marquesse voulait partir. Zozé lui barra gracieusement la route, les bras en croix sur la portière, dans une pose de Sarah Bernhardt.
—Non, pas encore.... N'est-ce pas, cher maître?... Il ne faut pas que Mme de Marquesse s'en aille déjà!
M. Raindal acquiesça d'un salut. Zozé avait sonné. On servit sur un plateau d'argent du vin de Porto avec des biscuits. Ils avaient un goût de vanille auquel M. Raindal se montra très sensible. Mme Chambannes lui inscrivit l'adresse du confiseur où on les achetait. Mme de Marquesse prétendait en savoir de beaucoup meilleurs. Chacune vantait son fournisseur. Le porto les avait animées—et, en riant, la main brandie, elles se reprochaient l'une à l'autre des traits odieux de gourmandise. Le maître, pris pour arbitre, refusa galamment de prononcer. Il riait du débat, mais aussi du porto dont deux verres, absorbés coup sur coup, commençaient à lui échauffer les tempes.