—Oui, c'est moi, mademoiselle!...Me permettez-vous de vous accompagner?... Je crois que nous sommes voisins... Moi, j'habite le haut de la rue de Rennes...

Mlle Raindal hésitait. Non pas que la convenance de l'offre l'inquiétât. Elle dédaignait depuis longtemps les petits préjugés sur les cas de ce genre; car les vieilles filles sont comme des souveraines déchues qui, le pouvoir une fois perdu, s'affranchissent de l'étiquette. Par contre, elle supputait si jusqu'à la rue de Rennes la société de Bœrzell l'ennuierait.

Enfin elle prononça:

—Eh bien! soit!... Je ne demande pas mieux... Faisons route ensemble...

Dehors il bruinait. La chaussée était grasse, et dans l'étroite rue Richelieu les chevaux glissaient, trottant de biais comme si un grand vent leur eût cintré la croupe. Quelques passants ouvraient leur parapluie. Bœrzell les imita pour abriter Thérèse. A chaque pas, il recevait des chocs et la pointe des baleines burinait à rebrousse-poil des raies dans la soie de son chapeau. Ou bien une poussée de gens les séparait. Thérèse se retournait, l'œil à la recherche du jeune savant, et elle distinguait Bœrzell qui lui souriait par-dessus les têtes, agitant en signal son parapluie dressé à bout de bras.

Ils ne commencèrent à causer avec suite qu'après qu'ils eurent franchi le guichet du Carrousel.

Et, comme le premier soir, au bal, la causerie aussitôt prit le tour professionnel. Seulement, c'était Bœrzell qui menait le jeu. Il avait orienté l'entretien vers les notoriétés de la science; et au sujet de chacune, insidieusement, il formulait son opinion. Elle se trouvait être le plus souvent narquoise et irrespectueuse. Il retirait d'un mot l'éloge qu'il avait donné de l'autre, mêlait les réserves aux louanges, les piqûres aux caresses; et sa voix même, pateline autant qu'habile, les sourires des lèvres ou des cils dont il corrigeait chaque parole trop acerbe, ses expressions, ses modèles de phrases, tout en lui paraissait d'un vieux maître orgueilleux, avec la verve de la jeunesse en plus.

Thérèse, de temps en temps, ne pouvait se retenir de l'examiner. Ah ça! le soir du bal, avait-il, par calcul, dissimulé sa force, feint la timidité pour séduire sans effaroucher? Avait-il voulu la flatter dans son amour-propre de savante en se laissant battre et dominer par elle? Ou avait-il été troublé par l'entourage?

Quoi qu'il en fût, elle s'amusait. Il n'était pas sot ce garçon, ni médiocre, ni servile. Et elle ne s'aperçut pas, tellement elle écoutait, qu'ils avaient traversé la Seine.

Ils montaient la rue des Saints-Pères, où, dans l'enchevêtrement des voitures, les cochers s'entr'invectivaient. Par moments un omnibus vacillait avec fracas contre le grès du trottoir que les roues éraflaient en tremblant. Mlle Raindal et Bœrzell se serraient contre une boutique proche. Puis la terrible machine passée, ils reprenaient leur marche. A présent Bœrzell interrogeait, s'informait des travaux de la jeune fille, et Mlle Raindal le renseignait avec complaisance, retraçait l'emploi de ses heures, le règlement de ses études.