—Et moi qui me jetterais au feu pour vous, moi qui vous sacrifierais tout, oui tout ce que vous réclameriez de moi, voyez un peu où j'en suis réduit!... A vous renvoyer comme une pauvresse, comme une étrangère qui implore la charité!... Il ne me reste même pas la consolation de vous donner un conseil... Votre père est le maître... Vous n'avez qu'à vous incliner, à le laisser partir seul si tel est son désir...

Thérèse, à bout de forces, s'était mise à pleurer, la tête renversée contre le dossier du divan, son mouchoir appuyé aux yeux.

—Et vous pleurez! poursuivait Bœrzell... Et je suis obligé de vous laisser pleurer... Si j'osais seulement vous approcher ou prendre votre main sans votre permission, je vous deviendrais aussitôt odieux... Un ami, oui, mais un ami qu'on tient à distance, et qu'à la moindre protestation d'amour on traiterait comme le contraire d'un galant homme!...

—Non, monsieur Bœrzell!... balbutiait Thérèse entre deux sanglots... Vous exagérez... C'est vrai, j'ai été très dure envers vous... Mais je vous aime beaucoup... beaucoup plus que jadis...

Il s'arrêta pour la contempler. Elle le fixait sympathiquement de ses yeux gris noyés de larmes. En un inconscient mouvement de tendresse elle tendit vers lui sa main. Il avait eu un naïf recul d'incrédulité; et, saisissant la main de Thérèse, sans s'agenouiller, sans nulle démonstration de prétendant exaucé:

—Quoi, mademoiselle! fit-il d'une voix grave où perçait l'intensité de son émoi... Est-ce que je me trompe?... Est-ce que je me méprends sur le sens de vos paroles?... Vous voudriez bien, vous consentiriez?...

—Je ne sais pas! soupira Mlle Raindal à la fois opprimée par le découragement et touchée par cette anxiété... Plus tard... peut-être... Je verrai...

—Oh! merci! s'écria Bœrzell en pressant ardemment la main fiévreuse de Thérèse... Merci, mademoiselle... Vous verrez, vous aussi... Vous verrez comme je m'efforcerai à vous rendre heureuse, tranquille...

Il la regardait avec bonté, de petits frissons de gratitude courant à l'angle de ses tempes. Mais, d'un coup, toute sa figure se rembrunit, et lâchant, sans rudesse, la main de la jeune fille:

—Au fait, non... Ce serait abuser de votre état, de votre désarroi... Je ne veux pas d'un consentement que je vous aurais extorqué au milieu du chagrin et des larmes... Notre mariage ne doit s'accomplir que par votre libre volonté et dans la parfaite maîtrise de vous-même... Plus tard, comme vous dites, quand vous aurez recouvré votre calme, votre clairvoyance, si vous éprouvez envers moi les mêmes sentiments, vous savez quel bonheur vous me causerez en acceptant d'être ma femme... Jusque-là je ne désire rien de vous que votre amitié... Nous ne sommes pas des héros de roman, ni des sots, ni des détraqués... Il ne faut pas que notre union se conclue par subterfuge, par surprise, par entraînement irréfléchi... Plutôt renoncer à vous toujours que vous avoir conquise par ces moyens médiocres... Et dans la suite, quoi qu'il advienne, je vous affirme que ni vous ni moi nous ne regretterons notre sagesse d'aujourd'hui, n'est-ce pas, mademoiselle?...