—Désolé de vous interrompre! fit Pums qui tambourinait la table d'un doigté impatient... Mais nous sommes en plein krach... J'ai vingt personnes à recevoir... Je vous en conjure: vous m'avez promis d'être bref... soyez-le...
—Je le serai! dit Schleifmann.
Et il partit d'emblée dans un interminable discours. Sa thèse était que Pums, ayant guidé l'oncle Cyprien dans les spéculations premières, devait le soutenir aux heures de débâcle. Que lui coûterait, au demeurant, ce secours tout moral? A peine un risque, une signature. Au cas même qu'il perdît la somme dont il se déclarerait garant, en serait-il appauvri, incommodé dans son train de vie, lui dont on évaluait la fortune actuelle à trois millions ou plus? Et d'autre part, quelle gloire pour Israël, quelle noble tradition dans la famille, quel magnanime exemple attaché au nom de Pums, cette légende qui se redirait de bouche en bouche: un riche israélite, sauvant libéralement de la misère, du suicide, un petit employé chrétien, entraîné à la ruine par le goût du lucre et l'agio... De tels actes, en se multipliant, feraient plus pour les Juifs que mille dons aux pauvres, mille fondations sanitaires célébrées par la presse à grand fracas d'éloges. De tels actes porteraient beaucoup plus loin que l'aumône. Car ils découleraient de plus haut: de l'humanité, de la justice même...
Le Galicien s'était enfin tu. Pums redressa la tête, d'une légère secousse, et, se renversant dans son fauteuil:
—Mon cher monsieur Schleifmann, proféra-t-il d'un petit ton doctoral... Je rends hommage à vos intentions, vous êtes un excellent homme, mais laissez-moi vous le dire, vous n'entendez rien aux affaires...
Un clignement des paupières accentuait tout ce que ce verdict avait de défavorable dans l'esprit de M. Pums; puis le financier continua:
—Non, rien, absolument rien... Ainsi, vous vous imaginez savoir la situation de votre ami? Vous n'en savez pas le premier mot... Si M. Cyprien Raindal m'avait écouté, s'il s'était contenté de suivre mes conseils, ses pertes seraient insignifiantes, dans le genre des pertes du marquis de Meuze, son protecteur: sept mille, huit mille, dix mille francs au maximum... Seulement, il a voulu faire le malin, votre ami... Il a joué à son idée... Il s'est enfilé, comme nous disons en argot de Bourse... Et, aujourd'hui, il trinque... A qui la faute?... A moi ou à lui, répondez?
—Monsieur Pums, riposta le têtu Galicien, je ne suis pas venu pour vous parler affaires... En effet, je n'y entends rien... Je suis venu en juif et en ami vous parler cœur, vous parler justice, vous réclamer votre aide pour un brave homme que j'aime bien... Si vous ne l'accordez pas, ce sera tant pis et ce sera triste, parce qu'il en mourra, le garçon!
—Très regrettable, fit Pums, mais pas sûr... Hum! vous m'avez dérouté... Où en étais-je? Ah oui!... Je vous expliquais que M. Cyprien Raindal a joué comme un enfant, comme un malade... Malgré tout, à la liquidation du 15, par égard pour son frère, pour M. de Meuze, je me suis démené, j'ai intercédé auprès de l'agent de change, j'ai sorti provisoirement votre ami de son bourbier... Et maintenant vous venez me demander de le faire reporter?... Reporter! Vous êtes extraordinaire, ma parole!... D'abord le krach est général. On ne reporte plus personne!... Et puis, ça l'avancerait à grand chose d'être reporté!... Oui, je saisis, parbleu!... Vous pensez qu'il n'aurait rien à payer pour le moment, que le report c'est comme qui dirait un délai, un ajournement. Voilà qui montre encore votre ignorance des affaires de Bourse, excusez-moi monsieur Schleifmann, il n'existe pas d'autre mot, votre profonde ignorance des opérations financières... Reporté ou non, M. Cyprien Raindal doit ses quatre-vingt-dix mille francs de différences, et il faut qu'il les paie tôt ou tard jusqu'au dernier décime!
—Alors? questionna Schleifmann d'un air accablé.