—Alors le seul moyen de sauver votre ami, ce serait de me mettre à sa place, d'assumer sa situation. Eh bien franchement, monsieur Schleifmann, je vous trouve un peu trop exigeant... Ce n'est pas un parent, M. Cyprien Raindal, ce n'est pas un ami, tout juste une relation... Et selon vous, néanmoins, je devrais m'engager personnellement de quatre-vingt-dix mille francs—ou plus, si la baisse persiste,—en l'honneur de ce monsieur que j'ai vu trois fois dans ma vie?... Non, ce n'est pas raisonnable... A chaque séance de Bourse, il y en aurait dix comme lui à sauver... Ma fortune n'y suffirait pas...
Il s'animait à mesure, piétinant auprès de la table, les pouces dans les échancrures de son gilet:
—Et tout cela pourquoi? Pour qu'on dise du bien des Juifs, pour qu'on encense Israël... Allons donc!... Je m'en moque des Juifs... Je n'ai pas de préjugés, moi... Chacun pour soi... Qu'ils se débrouillent, après tout! Je n'ai pas des quatre-vingt-dix mille francs comme cela à leur jeter par la fenêtre!...
Il stoppait devant Schleifmann:
—Bah! vous figurez-vous que je gagne dans cette histoire des mines?... Je suis pincé comme les autres... J'y perds les yeux de la tête...
Et, involontairement, ses grosses prunelles rebondies montraient dans une saillie dénonciatrice que de ces yeux pourtant il ne perdait pas tout. Schleifmann paraissait, pour le moins, n'en être pas convaincu, car d'une voix doucereuse, il objecta à Pums:
—Cependant la baisse est fomentée par la bande noire... Et la bande noire, ce sont vos amis!
—Mes amis? répétait Pums, d'abord interloqué.
Puis, se ressaisissant:
—Oh! oui! de jolis amis... Parlons-en... Des misérables!... Des imbéciles!... Des gens qui mènent stupidement le marché à la ruine, qui ne connaissent que la baisse et la baisse! Ah! c'est malin... je les félicite!...