—Evidemment! s'écria d'un ton vainqueur l'oncle Cyprien... Je l'aurais parié...

Et alors, dans un tumulte de vociférations et de phrases comminatoires éclata sur le maître la tempête redoutée.

L'oncle Cyprien venait en effet de trouver une occasion pour replacer sa théorie des Deux Rives, et il la retonitruait avec fracas.

A vrai dire, il n'en était pas l'unique auteur. Schleifmann et lui devaient s'en partager la gloire. Le Galicien avait fourni l'idée, l'oncle Cyprien les développements d'éloquence et la vigueur de son organe. Mais, à force de se la réciter réciproquement, de la ciseler ensemble et de l'accroître en commun, ils avaient fini par n'y plus discerner leur lot personnel de collaboration, et par s'en attribuer chacun la paternité, quand l'autre était absent.

Selon eux, Paris se composait de deux villes absolument distinctes par la population, les mœurs, les coutumes. La Seine séparait ces deux cités ennemies; et, sur ses rives, Sion la vénérable s'étendait en face de Gomorrhe.

Sion, la rive gauche, figurait la contrée de vertu, de science et de foi. Son peuple, chaste, modeste et laborieux, avait conservé, dans la pauvreté et le labeur, les traditions nationales, honnêtes et décentes. Les hommes y étaient purs, les femmes irréprochables. Tout l'héritage des ancêtres, loyauté, dévouement, grandeur d'âme, s'y transmettait de père en fils, à l'abri des corruptions de l'argent et des honteux exemples de l'étranger. C'était en réalité la ville sainte.

Gomorrhe, la rive droite, représentait la région du vice, de la licence et de l'improbité. Elle servait de repaire à toute cette racaille cosmopolite, à toutes ces hordes sournoises d'exotiques, qui, peu à peu, après la guerre, s'étaient silencieusement glissées, agglomérées en France. Multitude nomade, scélérate et pillarde sans principes, sans patrie, sans morale, et que seule unifiait la soif de l'or ou des plaisirs grossiers. L'agio avait rempli ses coffres et les manœuvres criminelles payé ses fastueuses demeures. Les femmes y valaient les hommes, faisant fleurir l'adultère auprès de l'escroquerie. Des quartiers entiers, et des plus beaux, étaient devenus son domaine. Chaillot, Monceau, Malesherbes, le Roule courbaient devant ses ordres et devant son argent. On voyait là de longues rangées d'hôtels tous peuplés de rastaquouères, et des maisons que du haut en bas, à chaque étage, les juifs avaient conquises. Le Sémite de Francfort y fraternisait avec l'aventurier du Nouveau-Monde, l'Américain suspect avec l'Oriental douteux. Et tout le pays s'épuisait à servir cette tourbe impudente, qui commandait en baragouin. La rive droite, c'était la ville maudite.

De ces descriptions et de ces parallèles, l'oncle Cyprien tirait toujours de gros effets, d'interminables discours et comme une marque locale pour apprécier les gens. Qu'on habitât sur la rive gauche, tout de suite on acquérait ses sympathies. Qu'on logeât sur la rive droite, en un quartier riche, du coup il vous décernait sa méfiance, quitte à vous rendre justice, après, si vous méritiez son estime.

Et quoique M. Raindal se fût souvent évertué à combattre tout ce que cette théorie pouvait avoir d'incertain psychologiquement ou topographiquement d'inexact, l'oncle Cyprien y persistait parce qu'elle était simple, violente et corroborait ses passions.

Mais ce soir surtout, reposé par le silence des deux journées d'avant et fouetté par la visite de Schleifmann, il chevauchait sa doctrine autour de M. Raindal avec une recrudescence d'audace provocatrice et caracoleuse.