—Oui! criait-il à son frère, en piétinant dans la pièce... Tu ne sais rien... Tu ne connais rien... Tu vis dans ton coin, enfoui au milieu de tes momies, dans ton carphanaüm de livres... Tu n'as jamais été plus loin que le pont des Saints-Pères... Tu es une dupe, un exploité, un enfant... un goy, comme dit Schleifmann. Mais va donc te promener un jour où je t'indique... Cause, informe-toi, questionne... Et tu verras... Il se passe, dans ce monde-là, dans ces maisons-là, des saletés de premier choix, des choses abominables!...

M. Raindal, à bout de patience muette, risqua une des parades usitées par lui dans cette polémique où les ripostes à la longue étaient devenues régulières, machinales, comme dans un duel de théâtre.

—Pourtant tu ne prétendras pas que toute la vertu de Paris s'est réfugiée dans notre quartier!... Et je te le répéterai sans me lasser: il y a de l'autre côté de l'eau beaucoup de personnes de la bonne société, de l'aristocratie même, qui ont quitté le Faubourg pour s'installer dans les quartiers neufs, aux Champs-Elysées, par exemple... Eh bien! ceux-là, tu ne me diras pas que ceux-là...

L'oncle Cyprien releva le défi, d'un ricanement apitoyé:

—Ha! ha!... je ne te dirai pas?... Mais si, mon ami, je te dirai!...

Et il se mit à dire, bondissant de digressions en digressions, sabrant à gauche, à droite, en avant, en arrière, faisant le moulinet des idées et abattant partout des têtes, dans une furie de charge universelle. Tour à tour l'aristocratie dégénérée, la juiverie, la chéquardise et la prêtraille subissaient le choc de ses coups, et il les renforçait par des citations de ses maîtres favoris, qui l'excitaient comme des cris de guerre.

M. Raindal se tut, un moment. Mais, sentant que le silence exaspérait peut-être plus l'adversaire que des répliques anodines, il rouvrit le robinet aux généralités conciliantes. Cela suintait de ses lèvres par phrases amorphes, inachevées, par petits jets intermittents, comme la bave incolore et limpide qu'on voit couler au menton des poupards, ou cela séchait soudain au vent des invectives:

«... La plaie des démocraties... mal nécessaire... Ce M. Rochefort a bien de l'esprit... L'expérience nous enseigne... Ce M. Drumont ne manque pas de verve... Une des fautes du régime ploutocratique... Ça n'est pas d'aujourd'hui que les traitants ou les financiers... Je ne nie pas que M. Schleifmann soit un cerveau fort distingué... Nous atteignons à un tournant de l'histoire...»

Il fallut l'entrée de Thérèse pour le délivrer. En la voyant, l'oncle Cyprien avait instinctivement baissé la voix. Car, autant les détours timides de M. Raindal lui inspiraient d'assurance, autant il craignait les gouailleries ou les nettes reparties de mademoiselle son neveu.

—Eh bien! qu'arrive-t-il donc? questionna doucereusement Thérèse... Je gagerais, mon oncle, que tu es encore à taquiner ce pauvre père?