IV

Le bal qu'offraient M. et Mme Lemeunier de Saulvard (de l'institut) «en leur appartement» de l'avenue Kléber à l'occasion des fiançailles de Mlle Geneviève de Saulvard, leur nièce, avec M. Brisset de Saffry de Lamorneraie, lieutenant au 21e hussards, avait attiré une grande affluence.

Armée, beaux-arts, littérature, science, haute bourgeoisie, gens de savoir, gens de club, gens de banque et gens de salon, le contingent complet de leurs relations emplissait dès onze heures ledit appartement; et tout le monde, à défaut d'autre sujet d'entente, s'accordait pour déclarer la fête très réussie.

Les Saulvard, au reste, méritaient cet éloge, n'ayant pas ménagé les frais. Le buffet était somptueux, surchargé d'argenteries, de viandes, de sandwiches en pile, de glaces, de boissons odorantes, et les assiettes de fruits frappés y étalaient de loin en loin leurs larges rondelles roses ou vert pâle, comme des plaques de soie terne. Partout on avait prodigué les fleurs, en massifs, en corbeilles, en guirlandes. Des digues de chrysanthèmes blancs masquaient de leurs enchevêtrements crochus les croisées jusqu'à la moitié; et des chaînons de roses d'hiver frêles grimpaient le long des lustres, où, par les facettes du cristal, fulgurait avec calme l'intense lumière des lampes électriques.

L'orchestre était composé de Tziganes, en vestes rouges soutachées d'or. Ils formaient devant le piano une sorte de garde d'honneur barbare; et, dans l'intervalle des danses, on s'arrêtait pour les voir fourbir leurs instruments étranges, comme des sauvages au camp.

Puis ils commençaient à jouer leurs airs sensuels. Un couple, deux couples, trois couples se levaient; et aussitôt les lueurs du parquet vide qui reflétait les lustres, disparaissaient sous la foule emmêlée des danseurs. Des mères souriaient. De vieux savants, rêveusement, rythmaient du pied la mesure, et des têtes de jeunes femmes se penchaient en arrière avec des regards enamourés. Sous la béatitude de cette musique énervante, tous frémissaient un instant, malgré eux, d'une jouissance pareille qui les rapprochait; et on pouvait se croire alors à une de ces réunions où des gens du même monde fusionnent dans une intimité joyeuse, avec la sécurité de l'entre-soi.

Mais à l'accord final, l'illusion tombait. C'était comme ces liquides, réfractaires au mélange, qui, dès qu'on cesse de les agiter, se séparent et mécaniquement reprennent leur couleur et leur place. Le tourbillon des danseurs se désagrégeait, les enlacements se dégrafaient, les regards affiliés rompaient leurs attaches. Chacun, d'instinct, retournait à son rang, vers les siens. Et de nouveau, dans l'interstice des groupes hostiles ou au milieu de la salle, le parquet étendait sa steppe intimidante qui luisait sous les lustres.

Pour s'y aventurer, il ne se trouvait guère que quelques hardis jeunes gens des grands clubs: Gérald de Meuze, Tommy Barbier, Patrice de Vernaise, Saint-Pons, le petit prince de Tavarande, qui s'étaient commis là sur les suppliantes instances de Mme de Saulvard; et aussi des camarades du fiancé, en dolman bleu ciel et pantalon garance à bande claire, titrés pour la plupart ou portant de ces noms bourgeois qui, à défaut de la noblesse, sonnent la vieille fortune, la famille dûment établie.

Ils se promenaient autour des salons, seuls ou bien deux par deux, l'air méditatif, soutenant d'une main leur coude replié et frisant de l'autre leur moustache. Ils examinaient les femmes une à une, studieusement, comme des bêtes à la foire; et ils avaient tous la paupière si lourde, si dégoûtée, qu'on ne savait au juste s'ils rapetissaient exprès leurs yeux aux dimensions de ce petit monde, ou s'ils n'étaient point tourmentés peut-être par une permanente et rebelle envie d'éternuer.