Quant aux autres éléments de l'assemblée, Saulvard avait vainement tenté de les fondre ensemble, au début du bal, puis, devant les résistances, il avait renoncé.
La haute banque avec la grande industrie et leurs tenants à toutes deux formaient ainsi un clan compact dans l'angle de droite du premier salon. Rieur, papoteur, caquetant et se suffisant à soi-même, ce groupe s'assombrissait si un intrus osait y quémander une chaise, un peu de terrain, le moindre accès. Il ne se montrait accueillant que pour les représentants de l'aristocratie. Mais ceux-ci, massés à coté, en une petite élite, se serraient étroitement après les saluts de rigueur; et affectant, dès lors, d'ignorer leurs joviaux voisins, ils se réservaient entre eux les cordialités et les sourires. Sauf quelques gentilshommes que le goût de la chair fraîche ou le besoin de conseils financiers aguichait vers l'autre clan, le groupe de la noblesse demeurait donc fidèle à ses principes de séparatisme et à ses virtuosités de morgue.
Les Académies également conservaient leurs distances. Les cinq sections de l'institut siégeaient à la ronde sans fraterniser. A peine y échangeait-on de brèves aménités ou se passait-on des chaises pour éviter la promiscuité avec l'Académie de Médecine, cette intruse, que signalait à tous une odeur volatile d'iodoforme ou de phénol apportée dans l'étoffe des habits.
Les ménages de littérateurs s'étaient constitués en cercle fermé avec les ménages des peintres et des musiciens. Mais la gêne y régnait ou l'animosité réciproque.
Si bien que peu à peu, Saulvard, en faction à la porte, prenait l'aspect d'un surveillant de bal public, d'un contrôleur de casino qui marque l'entrée des abonnés, en cajolant de même ses clientèles diverses.
Petit, chauve, les yeux obliques, la face jaune bandée de courts favoris blancs—une tête de Japonais devenu maître d'hôtel—il souriait sans cesse, s'inclinant, se redressant, sautillant sur ses hauts talons pointus, comme dans l'attente ou le remerciement d'un pourboire. A chaque invité, dès le seuil, il murmurait, pendant quatre ou cinq pas, des flatteries appropriées. Ses regards roulaient alentour, discrets, confidentiels, et, de loin, on eût dit qu'il désignait aux arrivants le chemin du vestiaire ou de quelque autre endroit.
Lorsque les Raindal parurent, d'une alerte glissade il s'élança à leur rencontre.
—Ah! mon cher collègue!... Quelle joie!... Je commençais à désespérer...
Il avait happé entre ses deux mains la main de M. Raindal, et il continua:
—Je ne vous ai pas revu depuis votre succès!... Quel triomphe!... Quel beau livre!... Madame... Mademoiselle...