—M. le marquis de Meuze... un de nos meilleurs amis... et qui adore votre livre.
C'était un puissant vieillard à l'abdomen majestueux et à la prestance aristocratique. Avec ses favoris blancs et sa blanche moustache en croc il avait un type de général autrichien, une de ces têtes que volontiers on s'imagine coiffées d'un bicorne doré, à flottant panache de plumes vertes. Dans une attaque de paralysie faciale, causée par le krach de 1882, il avait perdu l'usage de sa paupière gauche qui retombait inerte, grisâtre, voilant l'œil aux trois quarts—et cette infirmité complétait, comme une glorieuse blessure, son air de vieux combattant de Custozza.
Il s'empressa en protestations admiratives. Puis, selon l'immuable règle qui veut que la plupart des gens achèvent leurs compliments par une apologie d'eux-mêmes, il aborda le vrai sujet qui l'amenait vers le maître. Autrefois, il avait possédé une collection de camées, une collection tout à fait remarquable, exceptionnelle. (Et sur la qualité des objets qui la composaient, M. Raindal pouvait consulter plusieurs de ses collègues: le comte de Lastreins, de l'Académie des Inscriptions; le baron Grollet, membre libre de l'Académie des Beaux-Arts; le vicomte de Sernhac, de l'Académie française, tous bons amis ou vieux camarades du marquis.) Or, un des joyaux de cette collection était un camée de Cléopâtre. Hélas! M. de Meuze avait dû s'en défaire, à la suite de revers financiers. Mais il en connaissait l'acquéreur, un boursier juif, un M. Strahlhaus, et, si M. Raindal désirait, le marquis se targuait d'obtenir communication de la pierre.
Le maître, sans accepter, ne refusa point. L'entretien se circonscrivit à l'art des camées, plus quelques commentaires adjacents sur la numismatique, dont le marquis avait des notions. Mme Chambannes, déroutée, pépiait de temps à autre, en sourdine, ses «si joli» et ses «charmant». M. Chambannes, un long garçon blond, au teint fripé, à l'œil veule, au cheveu fin et rare, l'avait rejointe. Sa grosse moustache cylindrique semblait un couvercle à charnière, tant elle recouvrait hermétiquement ses lèvres; et l'ensemble de sa personne lasse paraissait aussi bien celui d'une fripouille avachie que celui d'un brave jeune homme épuisé par la fête.
Tous trois, ils cernaient M. Raindal qui répondait à leurs babillages par des sourires approbatifs et fatigués. Il se fût reproché la plus légère rebuffade envers des étrangers si courtois malgré leur niaiserie. Seulement, tout de même, à la longue, cela l'impatientait, ces civilités forcées dont il n'apercevait pas le terme; et il ne l'ennuyait pas moins, ce vieux marquis, avec ses verbeux propos de brocanteur, ses histoires de camées, de ventes d'occasions, ou ses nomenclatures de catalogue.
Enfin, du renfort lui arriva, du sauvetage. Mme Raindal revenait, accompagnée de Thérèse et de Bœrzell. Ce furent de nouvelles présentations. Mme Chambannes, aussitôt, réitéra en bref ses louanges. Mme Raindal bégayait, toute rougissante, comme des paroles d'excuse. Thérèse observait en silence, d'un regard viril qui jugeait. Puis, Mme Chambannes demanda le jour de ces dames, l'autorisation de leur rendre visite. Il y eut une accalmie. On parlait pour parler, du bal, des tziganes, des danseurs. Et, soudain, Mme Chambannes interpella le marquis:
—Monsieur de Meuze... Un petit secret à vous dire... Vous permettez, mesdames?...
—Je vous écoute! fit M. de Meuze, le buste infléchi, les sourcils arqués d'attention.
Mme Chambannes déploya son éventail, et à mi-voix:
—Si vous disiez à Gérald d'inviter Mlle Raindal... Ce serait poli!