—Croyez-vous qu'il voudra?... Baste! je vais courir la chance!

Il s'acheminait à pas indécis vers la salle voisine, portant haut sa fière tête de feld-maréchal, et fouillant l'assistance de son unique petit œil vert, quand, à la porte du buffet, il bifurqua promptement, la main brandie comme un crochet pour happer quelqu'un qui fuyait.

Du grand jeune homme que le marquis avait empoigné, Thérèse ne distinguait que les épaules carrées et la nuque brune au-dessus d'un reluisant col blanc. Sans doute, M. de Meuze devait exiger des choses absurdes, impraticables, car la nuque brune se secouait en dénis indignés, semblant affirmer que l'on était fou, qu'on se moquait du monde... Et brusquement, la nuque obéit, le grand monsieur fit volte-face en haussant les épaules. Thérèse sentit son cœur se tordre comme un serpent blessé.

C'était presque Albârt. Un Albârt plus marqué par l'âge, plus affiné, plus à la mode, d'une classe supérieure. Mais c'était lui: les mêmes yeux aux larges prunelles couleur d'agate foncée, la même moustache noire aux pointes impertinentes, le même dandinement sur des jarrets pliants. Et il marchait vers elle, précédé par le marquis, le regard en éveil comme pour reconnaître à distance contre quel ennemi on le menait.

Thérèse baissa la tête, le dos arcbouté à sa chaise, dans un ramassement d'effroi. Elle ne voyait plus ni ses parents, ni les Chambannes, ni Bœrzell, ni les couples qui commençaient à valser, ni les gens auprès ou au delà. Elle ne voyait que les longues bottines vernies, les pieds étroits et souples du jeune homme, qui se rapprochaient, se rapprochaient toujours.

Quand ils furent tout près, le marquis s'effaça, et, saluant:

—Mademoiselle, je vous présente mon fils, M. Gérald de Meuze.

Le jeune comte se balançait un peu sur ses jarrets:

—Mademoiselle, voulez-vous m'accorder la fin de cette valse?...

Thérèse proféra inconsciemment, d'un ton de petite fille: