Mais il n'avait pas achevé que le tambour de la porte se rabattit en gémissant. De suaves émanations de violette à l'iris traversèrent brusquement la salle. Une dame entrait et s'asseyait avec un bruissement de soies, en arrière des élèves. M. Raindal, malgré lui, comme forcé par l'odeur, se retourna anxieusement. Oui, c'était elle, c'était la jolie petite Mme Chambannes!
Il fut si bouleversé qu'en revenant à sa place il ne put que répéter sa première phrase sur le défunt Rhanofirnotpou:
«... Un de ces riches négociants, vous disais-je, un de ces gros armateurs, dont les caravanes...»
Mme Chambannes! Mme Chambannes au cours, en jupe de drap bleu, avec une voilette blanche et un veston de loutre! Avait-on idée d'une pareille folie, d'un aussi puéril caprice! Et voilà maintenant qu'elle lui adressait de petits signes de tête, comme on fait au théâtre entre amis, de loge à loge. «Bonjour, monsieur Raindal, bonjour, bonjour, ça va bien?» continuait la tête de Mme Chambannes.
Elle s'arrêta pourtant en remarquant que le visage du maître demeurait impassible devant ces politesses.
Du reste la froideur de M. Raindal n'était pas sa seule déception. D'abord, elle ne comprenait rien à cette histoire des peintures de feu Rhanofirnotpou. Quoi! Des peintures dans une tombe! Un rude original que ce gros armateur! Et puis, le décor l'étonnait.
Elle pensait pénétrer dans un grandiose amphithéâtre, où la foule s'entassait sur des gradins de chêne vernis par l'âge. En bas, elle se figurait une chaire énorme, haute comme un tribunal, que flanquaient deux appariteurs à chaînes argentées. Et dans la chaire, M. Raindal, en robe ponceau bordée d'hermine, M. Raindal pérorant, jouant avec sa toque galonnée, buvant de l'eau sucrée et interrompu à chaque mot par l'enthousiasme de l'assistance...
Quelle désillusion! Quel contraste avec la réalité! Qui eût imaginé cette étroite pièce aux murailles d'un gris sale, ces deux bustes en simili-bronze,—Platon et Epictète,—juchés, tels que deux potiches, sur des socles en carton-pierre, cette grossière table de bois blanc pareille à une table de cuisine, et les chaises de paille empilées, dans un coin, près du Platon déteint, comme dans un vieux grenier à meubles?
Zozé éprouvait presque cette imperceptible mélancolie qu'inspire aux personnes riches le spectacle de la misère. Elle tenta de se distraire en inspectant successivement le dos et la nuque des huit élèves. Deux étaient chauves déjà. Trois portaient entre les épaules cette barre brillante qu'impriment dans les étoffes les durs dossiers des omnibus. Le veston d'un autre était passé de couleur. Et vers le bout de la table, à gauche, il y en avait un avec une tignasse brune—oh! cette tête de loup!—qui ne devait pas souvent se ruiner chez le coiffeur!...
Elle les prenait en pitié, ces braves jeunes hommes. Elle aurait voulu leur donner des avis de toilette et, s'il l'avait fallu, les aider de sa bourse.