En 1377 très-probablement, les nommés Jacques de Rue et Pierre du Tertre, accusés de conspiration, avouèrent leur crime et déclarèrent devant toute la Cour qu’ils se reconnaissaient coupables et méritaient la mort «se le Roy n’en avoit mercy». Mais celui-ci voulut que justice se fît, «et raison en fust faite, selon le jugement du Parlement, lequel Parlement les condampna estre traynez du pallaiz jusques ès Halles, et là, sur un eschaffault, avoir les testes trenchiéez, et puis escartelez, et pendus leurs membres aux quatre portes de Paris, et le corps au gibet. Et ainsi fut fait[91].»
En 1398, les nommés Pierre Tosant et Lancelot Martin, tous deux religieux Augustins, furent décapités aux Halles pour leurs démérites, qui consistaient à avoir mis Charles VI en très-grand danger de mort à force de lui avoir fait des incisions à la tête, le tout pour le guérir de sa folie. Ils se disaient au duc d’Orléans et avaient touché, en beaux et bons écus, le prix de cette fameuse guérison, pour laquelle ils comptaient probablement sur l’intervention du Ciel, car avant de mourir ils avouèrent qu’ils ne connaissaient rien à la maladie du Roi. Malheureusement ce ne furent pas les seuls qui payèrent de leur vie le danger d’avoir touché à cette tête sans cervelle. «Ils furent donc menés en Grève; et là, sur un échafaud qui tenoit au Saint-Esprit par un pont de bois, tous deux revêtus d’un chasuble, d’une aube et des autres ornements qu’ont les Prêtres quand ils disent la Messe. Ensuite, après quelques exhortations, l’Evêque en habits Pontificaux vint à eux pardessus le pont, leur fit raser la couronne et ôter leurs ornemens. Cela fait, s’en étant retourné au Saint-Esprit par le même Pont, aussitôt on acheva de les dépouiller jusqu’à la chemise et à une certaine jacquette; après quoi on les mit dans une charette, liés, pour être conduits aux Halles, où, après avoir été décapités et écartelés, leurs corps furent portés à Montfaucon et leurs têtes mises sur deux demi-lances.»
Et au fait, ne lui avaient-ils pas pratiqué des incisions telles que le pauvre imbécile aurait pensé en mourir s’il eût pu seulement penser!
On accusa le duc de Bourgogne de leur mort, sous prétexte qu’il avait à venger la perte de Bar, son «négromancien et invocateur des Diables», que le duc d’Orléans avait fait brûler[92].
Exécution de Jean Montaigu, vidame du Laonnais, surintendant des finances et Grand-Maître de France sous Charles VI[93]. Ce fut Pierre des Essarts qui arrêta lui-même Jean Montaigu; les seigneurs de Heilly et de Rubais ainsi que messire Rolant de Hutequerque, tous dévoués au duc de Bourgogne, accompagnaient le Prévôt de Paris dans cette expédition. Ils rencontrèrent Montaigu qui allait avec l’évêque de Chartres, Martin Gouge, entendre la messe au moutier de Saint-Victor. Des Essarts s’avança vers eux et s’écria: Je mets la main à vous de par l’autorité royale, à moi commise en cette partie.—Montaigu, «oyant les paroles dudit prévôt, fut fort émerveillé et eut très-grand crémeur (crainte). Mais, tantôt que le cœur lui fut revenu, il répondit audit prévôt: Et tu, ribaut, traître, comment es-tu si hardi de moi oser attoucher? Lequel prévôt lui dit: Il n’en ira pas ainsi que vous cuidez; mais comparerez (paierez) les grands maux que vous avez faicts et perpétrés.»
Le procès marcha rapidement; Montaigu avait su gagner les bonnes grâces des rois Charles V et Charles VI, et, en devenant Grand-Maître de la Maison du Roi, surintendant des finances et enfin ministre, s’était créé bien des ennemis, un entre autres fort redoutable, le duc de Bourgogne, qui, sur certaines accusations peu fondées, et profitant de la démence du roi, le fit déclarer coupable de lèse-majesté et condamner à avoir la tête tranchée.
«Va, dirent les juges à Pierre des Essarts, et sans demeure, toy accompaigné du peuple de Paris bien armé, prens ton prisonnier et expédie la besongne selon justice, en luy faisant copper la teste doloüaire et mettre ès halles sur une lance.»
Le Prévôt de Paris multiplia les précautions usitées en pareil cas, tant il craignait que Montaigu «ne feust rescous, et pour ce, en allant, il disoit qu’il estoit traistre et coulpable de la maladie du Roy, et qu’il desroboit l’argent des tailles et aides.» Un grand nombre de Bourgeois qu’on avait mis sous les armes formaient la haie au milieu de laquelle devait passer le condamné. «Et le 15ᵉ jour du mois d’octobre (1409), jeudi, fut le dessusdit Grant-Maistre d’Ostel mis en une charrette vêtu de sa livrée d’une Houpelande de blanc et de rouge et chapperon de mesmes, une chauce rouge et l’autre blanche[94], ungs Esperons dorés, les mains liées devant, une Croix de boys entre ses mains, haut assis sur la charrette, deux trompettes devant lui.»
Du Petit-Châtelet aux Halles, tout le long du trajet, Montaigu baisa avec ardeur la petite croix de bois qu’il tenait dans la main. Lorsqu’il se fut livré au bourreau, celui-ci «lui coupa la teste du premier coup de hache et la mit aussitôt au bout d’une lance, et de là il alla pendre le tronc au gibet de Paris[95]; mais on observa qu’il ne fit aucune mention des causes de sa condamnation, comme c’est la coutume, et je remarqueray encore que ceux que les Princes avoient envoyez pour estre témoins de ses dernières paroles en furent assez touchez pour manquer au devoir des Courtisans. Ils en revinrent tristes et pleurans, et, plusieurs s’étant enquis d’eux pourquoy l’on avoit oublié de faire lecture de l’Arrest à la mort d’un si grand seigneur, ils répondirent qu’il avoit protesté devant toute l’Assemblée; qu’il avoit confessé tout ce qu’on avoit voulu, dans la violence de la gehenne; qu’il avoit mesme fait voir qu’il en avoit les mains disloquées, et qu’il estoit rompu par le bas du ventre, mais qu’il avoit persévéré à dire que le Duc d’Orléans et luy n’estoient aucunement coupables de ce qu’on leur avoit imposé, et qu’il demeuroit seulement d’accord qu’ils avoient, à la vérité, mal usé des Finances du Roy, qu’il ne pouvoit nier qu’ils n’eussent trop dissipées.»
Ce fut partout grande tristesse que cette exécution, et, au premier moment lucide qu’eut le roi, il déplora la mort de Montaigu, disant: «que ce fut un jugement trop soubdain et mal faict, venant de haine et de volonté plus que de raison. Et ordonna qu’on allast au gibet et qu’il feut despendu et baillé aux amis pour mectre en terre sainte, et ainsi feut faict.»