Le corps avait été porté au gibet dans un sac rempli d’épices, donné par les Célestins de Marcoussis; de plus, ces religieux avaient payé le bourreau afin qu’il veillât sur ce cadavre jusqu’à ce qu’il leur fût permis de l’enterrer.
Or, «par ordonnance de justice, un certain jour[96] le Prévost de Paris et son bourreau, qui portoit une eschelle, accompagné d’un Prestre vestu d’une aulbe, paré d’un fanon et estolle, avec douze hommes portans grands flambeaux de cire allumez, vindrent aux Halles, et plusieurs Religieux Celestins, tant de Marcoussis que de Paris, avec plusieurs gens d’honneur et estat. Lors le bourreau par ladite eschelle monta et print le chef dudit deffunct de la lance où il estoit fiché, qui fut mis en un beau suaire, que tenoit ledit Prestre, et honnestement enveloppé. Ce fait, en la compagnie du dessusdit, avec leurs flambeaux, fut porté par ledit Prestre en tout honneur et révérence en l’hostel dudit de Montagu, près Sainct-Paul, à Paris. Et le lendemain, en pareille solemnité, le corps, qui estoit au gibet de Montfaucon, fut apporté audit hostel et joint avec le chef, mis et enclos en un beau cercueil[97].»
En cette même année il y eut un jour, aux Halles, onze individus décapités; onze... c’est-à-dire qu’il n’y en eut que dix, car «le onziesme estoit un très-bel jeune filx d’environ vingt-quatre ans. Il fut despoüillé et prest pour bander ses yeux, quand une jeune fille née des Halles le vint hardiement demander, et tant fit par son bon pourchas qu’il fut ramené au Chastellet, et depuis furent espousez ensemble[98].»
«La mort de messire Maussart du Bos, Chevalier illustre de Picardie, servira de leçon au danger de mal parler des grands.» En effet, le crime de Messire Maussart du Bos, ou mieux Maussart du Bois, était d’avoir manifesté trop ouvertement l’horreur que lui causait l’assassinat du duc d’Orléans et de s’être déclaré hautement l’ennemi du duc de Bourgogne. Il fut pris à Saint-Cloud et de là mené au Châtelet, où «il fut gehenné», et finalement condamné à être décapité aux Halles.
«Et en la prison où il estoit y avoit autres prisonniers. Et à l’heure qu’ils vouloient prendre leur réfection à disner, le bourreau avoit la charrette preste en bas. Et y eut un qui commença à appeler Messire Maussart du Bois, si hault qu’il l’ouit. Et lors va dire à ceux qui estoient avec luy: Mes frères et compaignons, on m’appelle pour me faire mourir, dont je remercie Dieu, et ne crains point la mort, une fois me falloit-il mourir. Ne jà Dieu ne veuille que j’évite la mort, pour renoncer à la querelle que j’ai tenue. Et à Dieu vous dis, mes frères et compaignons, et priez pour moy. Et tous les baisa l’un après l’autre, et feit le signe de la croix, et descendit très-constamment et fermement d’un bon visage et monta en la charrette, et feut mené aux Halles et luy-mesme se despouilla. Et quand il feut en chemise, la rompit devant et luy-mesme la renversoit, pour faire plus beau col à frapper. Et après ce qu’il eut les yeux bandez, le bourreau luy pria qu’il luy pardonnast sa mort, lequel le fit de bon cœur et le pria qu’il le baisast.»
«Et de la force de ses espaules, depuis qu’il ot la teste couppée, bouta le tranchet si fort, qu’à pou tint qu’il ne l’abbaty, dont le Bourreau ot telle freour, car il en mourut à tantost après six jours, et estoit nommé Maistre Guieffroy.—Après fut Bourel Capeluche son varlet.»
Ce Maussart du Bois était très-aimé; c’était du reste, les historiens sont d’accord là-dessus, ung des beaux Chevaliers que on peust voir.—Le bourreau n’osait y toucher, «foison de peuple y avoit; mais comme tous ploroient à chaudes larmes. Et accomplit le bourreau ce qui luy avoit esté commandé. Et disoit que oncques il n’avoit faict chose si envis, et estoit très-déplaisant d’avoir osté la vie à un si bon et vaillant chevalier. Et advint une chose qu’on tenoit merveilleuse, car au dedans de huict jours ledict bourreau mourut et quatre de ceux qui feurent à le tirer et gehenner[99].»
Cette exécution eut lieu le 16 janvier 1411. Immédiatement après, le corps fut pendu au gibet de Montfaucon[100].
Colinet de Pisex (ou de Puisieux), «cy-devant Capitaine du Pont de Saint-Cloud», ayant livré l’entrée du pont aux Armagnacs, fut exécuté aux Halles avec sept de ses complices, le 12 novembre 1411; son beau-frère, qui était du parti d’Orléans, l’avait gagné à cette cause par l’entremise de sa sœur. Lorsque Colinet fut pris il était déguisé en prêtre et s’était caché tout au haut du clocher de l’église de Saint-Cloud.
«Le jeudi, douzième jour de novembre, audit an (1411), fut mené le faulx traître Colinet de Pisex, lui septiesme, ès Halles de Paris, lui estant en la charrette sur un aiz plus hault que les autres, une croix de fust (bois) en ses mains, vestu comme il fut prins, comme un Prestre. En telle manière fut mis en l’eschaffault et dépouillé tout nu, et lui coppa-on la teste à lui sixiesme, et le septiesme fut pendu, car il n’estoit pas de leur faulse Bende. Et ledit Colinet, faulx traistre, fut despécé les quatre membres, et à chascune des maistres Portes de Paris l’un de ses membres pendus et son corps au Gibet, et leurs testes ès Halles sur six places, comme faulx traistres qu’ils estoient.»