Pierre des Essarts, ex-grand bouteillier de France, favori du duc de Bourgogne, surintendant des finances sous Charles VI, Prévôt de Paris, et, comme tel, appelé le père du peuple, venait de se détacher peu à peu de la faction des Cabochiens, à laquelle il avait été longtemps très-dévoué. Le Dauphin lui avait ouvert les portes de la Bastille, et des Essarts, maître de cette forteresse, se préparait à une vigoureuse défense, quand il se vit entouré par vingt mille Cabochiens. Effrayé, il se rendit au duc de Bourgogne qui lui promit la vie sauve; «mais les bouchers et leurs alliez en tenoient bien peu de compte, et feirent faire le procès dudict Messire Pierre des Essars; et luy imposoit-on plusieurs cas et choses qu’on disoit qu’il avoit commis et perpétré.»
Certes, la vie de l’ancien Prévôt de Paris n’était pas irréprochable; mais son plus grand crime était d’avoir imprudemment dit qu’il manquait au Trésor deux millions d’écus d’or, et que, si jamais on le mettait en accusation à ce sujet, il montrerait les reçus du duc de Bourgogne, à qui il avait donné cet argent.
«Je ne diray pas, écrit Le Laboureur, si ce fut à la gehenne qu’il confessa, ou si volontiers il se reconnut coupable des crimes qui luy estoient objectez.» Toujours est-il qu’il fut condamné à être traîné sur une claie, du Palais au Châtelet, et ensuite à être décapité aux Halles[107].
«Le premier jour de juillet 1413, fut ledit Prevost prins dedans le Palais, traîsné sur une claye jusques à la Heaumerie, et puis assis sur ung ais en la charrette tout jus, une croix de bois en sa main, vestu d’une houppelande noire, déchiquetée, fourrée de martres, unes chausses blanches, ungs escasinous (souliers) noirs en ces piez.
«Il y fut avec une fermeté de cœur qui donna de l’admiration à tout le monde, car il avoit le visage gay, il regardoit la mort et tout son appareil avec des yeux aussi asseurez que s’il n’eût eu aucune appréhension de ce que les hommes trouvent le plus terrible. Il dit constamment adieu à tout le monde, et il ne désira qu’une grâce, qu’il obtint du juge qui le menoit: ce fust qu’on lui epargnast la honte des crimes portez par son procès et qu’on n’en fist la lecture qu’après l’exécution.»
Des Essarts montra en effet beaucoup de courage; mais cette gaîté, ce visage souriant devant la mort, n’étaient-ils pas peut-être un suprême appel à ceux dont il avait été l’idole quelques années auparavant?
«Et en le menant, soubrioit, et disoit-on qu’il ne cuidoit pas mourir et qu’il pensoit que le peuple, dont il avoit été fort accoincté et qui encores l’aimoit, le deust rescourre. Et s’il y en eust eu un qui eust commencé, on l’eust rescous. Car en le menant ils murmuroient très-fort de ce qu’on luy faisoit.»
Labarre a là-dessus la même opinion que Juvénal des Ursins: «Et si est vray que, depuis qu’il fut mis sur la claye jusques à sa mort, il ne faisoit toujours que rire, comme il faisoit en sa grant majesté, dont le plus de gens le tenoient pour un foul; car tous ceux qui le veoient plouroient si piteusement, que vous ne ouyssiez oncques parler de plus grans pleurs pour mort d’homme, et lui tout seul rioit, et estoit la pencée que le commun le gardast de mourir.»
Mais, comme le remarquent fort justement MM. de Sismondi et Michelet, les Cabochiens redoutaient les talents, le courage et la cruauté de Pierre des Essarts. Ni le duc de Bourgogne, qui lui avait promis la vie sauve, ni la protection du duc de Guyenne, ni l’affection du peuple, ne firent un effort pour le sauver.
«Et saichiez que, quand il vit qui convenoit qu’il mourust, il s’agenouilla devant le Bourrel et baisa ung petit image d’argent que le Bourrel avoit en sa poitrine, et lui pardonna sa mort moult doucement.»