Quant à la description du gibet, c’était, du temps de la Ligue, nous dit Sauval, une masse de pierres surmontée de seize piliers[14]; on y arrivait par une rampe faite de pierres assez larges et que fermait une porte solide. Cette masse avait la forme d’un parallélogramme; elle était haute de deux à trois toises, longue de six à sept, large de cinq à six, et composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres bien liées et bien cimentées. Les piliers étaient gros, carrés, et chacun avait trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre ensemble ces piliers et y attacher les corps des suppliciés, on avait enclavé dans leurs chaperons, à moitié de leur hauteur et à leur sommet, de grosses poutres de bois qui traversaient de l’un à l’autre et supportaient des chaînes de fer d’un mètre cinquante de longueur. Contre les piliers étaient toujours dressées de longues échelles destinées à monter le patient au gibet. Au milieu de la masse, sur laquelle se trouvaient les piliers, était une cave disposée pour recevoir les corps des suppliciés, qui devaient y rester jusqu’à destruction entière du squelette[15].
Quelques autres Justices croissaient aussi là, à l’ombre du grand gibet[16]; mais, petits gibets suppléants, ils ne fonctionnaient que le temps qu’on passait à remettre en bon état leur glorieux aïeul.
Marques de haute justice, les fourches patibulaires différaient en raison de la qualité des seigneurs auxquels elles appartenaient[17]. Elles différaient par le nombre des piliers: ainsi les ducs en avaient huit, les comtes six, les barons quatre, les châtelains cinq, et les simples gentilshommes haut-justiciers deux.—Le roi seul pouvait en avoir autant qu’il le jugeait convenable. Sous Charles IX, il n’était pas rare de voir de soixante à quatre-vingts personnes faire le guet à Montfaucon, comme disait le populaire[18].
En tout temps ces misérables dépouilles répandaient une telle odeur que, lorsqu’on enterra Louise de Savoie, morte au château de Saint-Maur en 1532, on fut obligé de dégarnir les potences placées sur le trajet du convoi[19], tant hors la porte Saint-Antoine qu’au faubourg Saint-Quentin (faubourg de la ville de Saint-Denis du côté de Paris). Tous ces débris furent portés au cimetière de l’église Saint-Paul à Paris, et à celui de la chapelle Saint-Quentin[20].
A cette époque, la loi voulait rendre visible à tous la punition du crime et anéantir ensuite dans un éternel oubli les restes ignominieux des infâmes. On exécutait le criminel les fêtes et les dimanches de même que les autres jours;—on lui refusait les consolations de la religion: condamné, il n’appartenait plus qu’au bourreau. Philippe de Maisière, conseiller de Charles V, avait cherché à abolir cette coutume, qu’il regardait comme odieuse; mais la volonté royale vint échouer contre une violente résistance des autres membres du conseil[21]. Ce fut, quoi qu’en dise l’auteur de la Chronique de Saint-Denis, Charles VI qui, par des lettres expédiées le 12 février 1396, ordonna de présenter le sacrement de pénitence aux condamnés, et, de crainte que la préoccupation de la mort ne leur fît oublier de demander un confesseur, il enjoignit à ses officiers de leur en amener un d’office[22]. Cette décision fut prise surtout, dit-on, à l’instigation pressante de Pierre de Craon, qui avait à se faire pardonner bien des choses, entre autres sa tentative d’assassinat sur le connétable de Clisson; il fit élever au pied du gibet une croix portant ses armes, et dota richement le couvent des Cordeliers pour que ces religieux confessassent les condamnés.—Louise de Lorraine, veuve de Henri III, constitua sur l’Hôtel-Dieu, au denier dix-huit, 5,600 livres pour la fondation de trois bourses de bacheliers en théologie, chargés de prêcher les fêtes solennelles à la Conciergerie, au Grand et au Petit-Châtelet, de visiter et consoler les prisonniers, et de les assister à leurs derniers moments. Mᵐᵉ de Simié, à peu près à la même époque, donna aussi 100 écus de rentes à la Sorbonne dans la même intention[23].
Les cadavres exposés à Montfaucon étaient toujours couverts de vêtements, et, sous aucun prétexte, ne devaient en être dépouillés[24]. Les corps des individus qu’on avait décapités ou fait bouillir sur une des places de Paris, et qu’on exposait ensuite aux fourches patibulaires, étaient ou pendus par les aisselles, ou renfermés dans des sacs de treillis ou de cuir, sacs que l’on suspendait aux chaînes de fer du gibet. Quant au mode de transport des condamnés, il n’était pas uniforme: c’était tantôt à pied, tantôt à cheval; celui-ci dans une charrette, celui-là sur une claie;—seulement, misérable ou grand seigneur, tous subissaient le cérémonial de cette lugubre promenade. La tête nue quelquefois,—mais ce n’était pas l’habitude,—les mains liées, le patient partait du Châtelet accompagné de son confesseur, d’un lieutenant criminel, etc., etc., ainsi que d’un certain nombre de sergents du Châtelet et d’archers. Arrivé devant le couvent des Filles-Dieu, à l’extrémité de la rue Saint-Denis, le cortége s’arrêtait, et le condamné était conduit dans la cour auprès d’un grand crucifix de bois adossé à l’église du couvent et recouvert d’un dais; là, l’aumônier des Filles-Dieu récitait quelques prières, lui jetait de l’eau bénite et lui faisait baiser le crucifix; les religieuses lui donnaient alors trois morceaux de pain et un verre de vin[25]. C’était le dernier morceau du patient; s’il mangeait avec appétit, on en augurait bien pour son âme. Cela terminé, le cortége se remettait en marche, et ne s’arrêtait plus que devant la croix de Pierre de Craon, où le condamné faisait sa dernière prière[26] et était immédiatement après livré au bourreau. Après s’être assurés qu’il avait rendu le dernier soupir, les divers officiers, le prêtre, qui l’avaient accompagné, se hâtaient de revenir au Châtelet, où les attendait un repas payé par la Ville; le prêtre recevait en outre un salaire pour frais de déplacement[27].
La première exécution dont l’histoire ait conservé le souvenir fut celle de Pierre de Brosse (ou La Brosse), favori de Philippe le Hardi. Il fut convaincu d’avoir empoisonné Louis de France, fils aîné du roi et d’Isabelle d’Aragon, et d’avoir accusé de ce crime odieux Marie de Brabant, seconde femme de Philippe le Hardi[28]. Le 30 juin 1278 (1277, ou encore 1276), de grand matin, avant le lever du soleil, il fut pendu parisius latronum communi patibulo, «laquelle chose fut moulte plaisante aux barons de France, car le convoyèrent au gibet le duc de Bourgogne, le duc de Brabant, le comte d’Artois et plusieurs autres nobles barons. Le peuple de Paris s’émut de toutes parts, car il ne pouvoit croire en nulle manière qu’un homme de si haut état fût dévalé et abaissé si bas»[29]. Après lui avoir mis la corde au cou, le bourreau lui demanda s’il voulait parler; sur sa réponse négative, il ôta l’échelle et le laissa aller[30].
A la mort de Philippe le Bel, les finances étaient dans un état déplorable; le trésor royal était vide, et, comme on s’occupait de cette grave question dans le conseil du roi, le comte de Valois se leva brusquement, sommant Enguerrand de Marigny de rendre ses comptes, puisque c’était lui qui l’avait administré. Marigny déclara qu’il était prêt.
«Que ce soit donc maintenant, ajouta le prince.
—Je vous en ay baillé, Monsieur, une partie, et de l’autre j’ay payé les debtes de monseigneur vostre frère.