—Vous en avez menty!
—Pardieu! c’est vous-mesme», s’écria Marigny ne se possédant plus.
Le comte de Valois mit l’épée à la main, et, malgré la présence du roi, voulut se jeter sur Marigny; mais il fut retenu par les autres membres du conseil. Après cette scène de violence, Enguerrand fut arrêté et mis d’abord dans la tour du Louvre, dont lui-même était châtelain; mais, sur les instances du comte de Valois, qui trouvait cette prison trop honorable pour lui, il fut transféré au Temple et enfermé dans un cachot. On le condamna sans l’entendre; un célèbre avocat de ce temps, Jean d’Asnières, trouva même contre ce malheureux quarante et un chefs d’accusation;—cependant le roi ne put se résoudre à l’envoyer à la mort et conclut au bannissement. Alors le comte de Valois, dont la vengeance était loin d’être satisfaite, fit arrêter la femme et la sœur de Marigny, et on trouva des témoins qui affirmèrent qu’elles se servaient d’images de cire pour tuer le roi. On arrêta aussi un magicien nommé Jacques de Lor[31], sa femme et son domestique; ce Jacques de Lor se pendit dans sa prison, sa femme fut brûlée; quant à Enguerrand, reconnu coupable, il fut condamné à être pendu à la plus haute traverse de bois de Montfaucon. Le 30 avril 1315, au point du jour, cette sentence fut exécutée au milieu d’une foule considérable. «Bonnes gens, s’écriait Marigny assis dans une charrette, priez Dieu pour moi.»
Ce furent ces bonnes gens-là qui, immédiatement après le supplice, coururent au Palais abattre la statue de l’ancien ministre de Philippe le Bel[32].
Au-dessous d’Enguerrand on pendit Paviot, le domestique de Jacques de Lor. Pendant la nuit, le corps d’Enguerrand de Marigny fut détaché du gibet, dépouillé de ses vêtements et laissé nu au pied de la potence; il fallut le pendre de nouveau, après l’avoir habillé.—«C’est, dit Sauval, le premier vol en l’air et l’exemple le plus bizarre de la persécution de la fortune dont vous ayés peut-être ouï parler.»
Marigny était innocent, car, dès le commencement de l’année 1315, une commission, dont le comte de Valois faisait lui-même partie, avait examiné les comptes de son administration, et, sur le rapport de cette commission, Louis X avait donné au ministre de son père pleine et entière décharge[33]. Comme il n’avait consenti à cette mort que par faiblesse, il fit don de 10,000 livres aux enfants d’Enguerrand, c’est-à-dire 5,000 à Louis l’aîné, qui était son filleul, et le reste aux autres. Sous le règne suivant, ils rentrèrent en possession du corps de leur père, qui fut d’abord enterré aux Chartreux, puis dans l’église collégiale d’Escouï, qu’Enguerrand avait fondée en 1310.
Dix ans après cette exécution, le comte de Valois, fort malade, fit distribuer des aumônes, et ceux qui les donnaient disaient aux pauvres: Priez Dieu pour M. de Marigny et pour le comte de Valois, «espérant par ce moyen éviter le traict inévitable de la mort, laquelle il pensoit luy faire telle guerre pour ce qu’il estoit cause du supplice dudict Enguerrand»[34].
En 1320, Henri Tapperel, prévôt de Paris, subit le dernier supplice pour s’être laissé corrompre par un prisonnier riche, l’avoir mis en liberté et avoir fait pendre à sa place un pauvre diable parfaitement innocent[35].
Gérard Guerte (ou de la Guette), homme de basse extraction, avait occupé sous Philippe le Long un emploi assez élevé dans les finances. A l’avénement de Charles IV dit le Bel, il fut enfermé dans la tour du Louvre comme ayant détourné les finances du Trésor royal. «On le resserra en une très estroite prison, où il fut interrogé qu’estoient devenues les rentes du Royaume.» Mais il ne put supporter les tortures de la question; «elles luy causèrent une fièvre ardente, dont il mourut en prison, si par adventure, ajoute Mézeray, ses parens ne luy donnèrent le boucon pour luy sauver l’honneur.—Le Roy commanda qu’il fust enterré dans l’Hostel-Dieu, sans pompe funèbre, de peur qu’il ne semblast avoir été injustement calomnié.» D’après Mézeray, il ne passa donc pas par les fourches patibulaires de Montfaucon; mais, si nous ouvrons l’Abrégé chronologique du même Mézeray, nous lisons: «Il fut appliqué à la question, qu’on luy donna si rude qu’il mourut au milieu des tourments. On ne laissa pas de traisner son corps par les rues et de le pendre au gibet de Paris[36].»
Jourdain de l’Isle, gentilhomme du Périgord, convaincu de quarante-huit crimes capitaux, venait, à la considération du pape Jean XXII, dont il avait épousé la nièce[37], d’être gracié par Charles le Bel, lorsqu’il tua un sergent qui exploitait avec l’Écu royal au cou, disent les uns; deux huissiers qui étaient venus lui signifier un arrêt du Parlement, disent les autres. Quoi qu’il en soit, il fut cité à Paris, emprisonné, jugé, condamné, puis traîné à la queue d’un cheval et pendu à Montfaucon le 22 mai 1323.—Le curé de Saint Merry écrivit à ce sujet à Jean XXII: «..... A peine votre neveu était-il pendu, qu’avec grand luminaire nous allâmes le prendre à la potence et nous le fîmes porter dans notre église, et nous l’avons enterré honorablement et gratis. Saint Père, nous continuant de vous demander très-humblement votre sainte et paternelle bénédiction.