Ce fut grande pitié, car le jugement de Dieu avait été un jugement inique: un individu condamné à mort pour certains crimes (d’autres disent un malade à l’article de la mort), se reconnut coupable de celui que l’innocent Legris avait si chèrement expié. Je ne sais au juste à quelle époque cela arriva; mais, dix ans après le duel, le vrai coupable n’était pas encore connu, puisque Denys Godefroy, dans ses notes sur l’histoire de Charles VI, cite un arrêt du Parlement (du 9 février 1396) qui donne à Carrouges une somme de 6,000 livres à prendre sur les biens de Jacques Legris.
Quant à Mᵐᵉ Carrouges, le malencontreux auteur de cette tragédie, elle se jeta dans un cloître, pour y achever ses jours en demandant à Dieu d’être plus circonspecte à l’avenir[47].
Exécution d’un malfaiteur émérite, Richard Bourdon, dit le Petit-Bourdon: «A maître Guillaume Barrau, secrétaire du roi notre sire, pour avoir été, par le commandement et ordonnance du roi notre sire, et pour le bien de justice, en la ville de Fougères, au pays de Bretagne, pour prendre et ammener ès prisons du Chastelet de Paris un malfaiteur nommé Richard Bourdon, autrement dit le Petit-Bourdon, lequel malfaicteur avoit été mis ès prisons du chastel de Fougières, et d’icelles s’estoit eschapé et mis en franchise en la chapelle dudit chastel; lequel secretaire l’a pris et mis hors de ladite chapelle à très-grande diligence, peine et péril de sa personne et de sa compagnie, et icelui amené ès prisons dudit Chastelet de Paris, où il a été exécuté; c’est à sçavoir traîné et pendu à Montfaucon.»[48]
(1402) Maître Jean le Charton, procureur au Parlement, avait épousé une fort jolie femme; or, de ce mariage, écoutez ce qu’il advint: «Et à un vendredy, on luy avoit ordonné d’une sole, laquelle il mangea et dit ces paroles: Il me semble que j’ai mangé un mauvais morceau.» Et ce disant, maître Charton était dans le vrai, car il alla quatre jours après de vie à trépas. Jeune et jolie, sa femme ne pouvait rester veuve: elle se remaria avec le clerc du défunt. Jusqu’ici rien que de très-naturel; mais, des contestations s’étant élevées entre les nouveaux époux et les autres héritiers du défunt, ceux-ci les accusèrent hautement d’avoir empoisonné maître Charton. La justice s’en mêlant, ils furent bientôt en prison; là ils n’avouèrent rien et se défendaient très-habilement, lors que le lieutenant du prévôt de Paris, se servant d’un moyen (il ne devait pas être bien nouveau même à cette époque) qui réussit encore aujourd’hui, fit venir la femme et lui dit que son mari s’était décidé à tout avouer, qu’elle n’avait donc plus à nier, mais à implorer la clémence de ses juges. «Et feut amenée devant le mari et l’appela traistre, de ce qu’il avoit confessé; et toutes fois il n’en estoit rien. Et à la fin confessa tout, et aussi feit le mari. Et feut la femme arse en la présence du mari. Et après, le mari feut mené au gibet et pendu. Qui feut exemple aux autres femmes de n’en ainsi faire[49].»
Deux écoliers, l’un normand, l’autre breton, Légier de Montilhier (ou Roger de Montillet) et Olivier Bourgeois, tous deux convaincus de meurtre, avaient été, en 1403, pendus à Montfaucon par ordre de Guillaume de Tigouville (ou Tignouville), prévôt de Paris. Faite au mépris des droits de l’Université, cette exécution avait eu lieu pendant la nuit; en allant au supplice, les deux condamnés n’avaient cessé de crier «Clergé, afin d’être recous»; mais, personne n’étant venu les secourir, la sentence qui les frappait avait été exécutée. Tigouville allait expier chèrement cet acte de justice. Privé de tout office royal, il fut condamné à élever une pyramide sur le chemin de Paris, près du gibet, et de faire sculpter dessus l’image des deux clercs. En outre, le 17 mai 1408, il alla en grande pompe dépendre les corps, les baisa sur la bouche et les amena au parvis Notre-Dame dans une charrette recouverte d’un drap noir, et conduite par un charretier «vestu d’un surplis de prestre». De là, ils furent menés à Saint-Mathurin et enterrés honorablement dans le cloître de cette église, «et fut derechef fait une épitaphe à leur semblance, pour perpétuelle mémoire: Hic subtus jacent Leodegarius du Moussel de Normania, et Oliverius Bourgeois de Britannia oriundi, clerici scolares quondam ducti ad justitiam secularem, ubi obierunt, restituti honorifice et hic sepulti, anno domini M. CCCC VIII, die XVI mensis Maii[50].»
En 1411, on prit aux environs de la capitale une bande de pillards, qu’on amena à Paris le 4 mai. On en jeta quelques-uns dans la rivière; ceux qui n’avaient pas encore quinze ans furent fouettés publiquement, puis bannis du royaume; «mais, pour Polifer Radingue, il fut, avec sept capitaines et trente autres, condamné au gibet, qu’ils avaient bien mérité[51].»
En 1413, après une de ces émeutes si fréquentes à Paris, on se saisit de quelques-uns des séditieux, entre autres d’un bourgeois qui avait assassiné un nommé Courtebotte, violon du duc de Guyenne, et que son maître aimait beaucoup; puis de deux bouchers, les frères Cailles, qui, durant les mêmes troubles, avaient noyé maître Raoul Brisac: ils furent tous pendus[52].
Au mois de septembre 1425, «on coppa la teste à ung chevalier mauves brigant, nommé messire Estienne de Favières, né de Brie, très maulvais larron, et pire que larron, et furent pendus aucuns de ses disciples au gibet de Paris et en autres gibets[53].»
Le 15 décembre 1427, un écuyer nommé Sauvage de Fromonville, après une résistance désespérée, fut pris dans le château de l’Ile-Adam; son exécution donna lieu à une scène émouvante et terrible.—Je laisse la parole au chroniqueur:
«Il fut mis sur ung cheval, les piés liez et les mains sans chaperon; en ce point admené à Baignolet, où le Régent estoit, qui tantost commanda que sans nul délay on l’allast pendre au gibet hastivement, sans estre ouy en ces deffenses, car on avoit grant paour qu’il ne fust recoux; car de très-grant lignaige estoit. Ainsi fut admené au gibet accompaigné du prevost de Paris et de plusieurs gens, et avec ce estoit ung nommé Pierre Baille qui avoir esté varlet cordouanier à Paris, et puis fut sergent à verge, et puis receveur de Paris, et lors estoit grant trésorier du Meinne, lequel Pierre Baille ne volt oncques, quand ledit Sauvaige demanda confession, qu’il requist si longuement, mais lui fist tantost monter l’échelle, et monta après en deux ou trois eschelons en lui disant groses paroles. Le Sauvaige ne lui répondit pas à sa voulenté, pourquoy ledit Pierre luy donna un grand cop de baston, et en donnoit cinq ou six au bourrel, pour ce qui l’interrogeoit du sauvement de son âme. Quand le bourrel vit que l’autre avoit si male voulenté, si ot paour que ledit Baille ne lui fist pis, si se hasta plustost qu’il ne devoit pour la paour, et le pendit; mais pour ce que trop se hasta, la corde rompi ou ce desnoüa, et chut ledit jugié sur les rains, et furent tous rompus et une jambe brisée; mais en celle douleur lui convint remonter, et fut pendu et estranglé, et pour vray dire, on lui portoit une très male grace, espécialement de plusieurs meurtres très-horribles, et disoit-on qu’il avoit tué de sa main ou pays de Flandres ou de Haynault un évesque.»