Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire à glace qui lui servait de coffre-fort et il se mit au lit où il dormit d'un sommeil très agité, jusqu'à l'heure où sa femme de ménage le réveilla pour lui apporter son chocolat, c'est-à-dire à midi précis.
Paul se hâta de se lever et d'expédier ce frugal déjeuner. Il lui tardait de courir à l'avenue Montaigne et il avait encore à faire une toilette plus soignée que de coutume, avant de se présenter chez la marquise.
Le noir était indiqué, puisqu'il avait à remplir le pénible rôle du page de la chanson de Marlborough.
«La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.»
Encore fallait-il que les vêtements de deuil qu'il allait mettre fussent neufs et coupés par un bon tailleur.
Il était content du sien qui n'habillait que des messieurs élégants et il choisit une tenue appropriée à la circonstance.
S'il l'eût osé, il aurait mis un crêpe à son chapeau.
Et il n'eut pas de peine à prendre la figure que doit avoir un homme chargé d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le cœur à la joie. Il commençait à se préoccuper fortement des conséquences du drame nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce qu'il était advenu du cadavre abandonné sur le talus des fortifications et si l'on n'avait pas trouvé sur le mort des preuves de son identité; toutes n'étaient peut-être pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la police arriverait bien vite à découvrir qu'il existait à Paris une marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur rue, ou plutôt sur avenue, ce qui est encore mieux.
Donc, Paul Cormier devait se hâter, s'il voulait avoir tout le bénéfice de la mission qu'il avait acceptée; mission délicate, s'il en fut, puisqu'il était la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'était tacitement prêtée à la confusion de personnes qui avait amené la malencontreuse présentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul espérait que cette complicité passive lui vaudrait quelque indulgence de la part de la veuve. Elle l'avait laissé se mettre dans son jeu; après la scène qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le mort lui avait confié, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant et il y comptait bien.
Non pas certes qu'il songeât à se prévaloir de la situation pour lui imposer son intimité, mais elle aurait forcément besoin de lui et elle ne pourrait pas moins faire que de le revoir.