—Elle n'a pas sourcillé quand je lui ai annoncé que son mari avait été tué, cette nuit, se disait-il en s'acheminant vers le véhicule numéroté qui l'attendait à vingt pas de la porte de l'hôtel; je sais bien que ce mari était un chenapan et que sa mort la débarrasse de lui. J'ai trouvé tout naturel qu'elle ne jouât pas la comédie en faisant semblant de se désoler, mais à défaut de larmes, elle aurait pu montrer de l'émotion, ne fût-ce que par convenance… et c'est tout au plus si elle a été troublée un instant. Elle s'est mise tout de suite à examiner avec moi les conséquences de cette mort… en ce qui la touche personnellement, car elle ne s'est pas beaucoup inquiétée de savoir comment j'allais me tirer de ce mauvais pas. Et pourtant, si on poursuit les acteurs du duel, c'est Mirande et moi qui paierons les pots cassés.

Cette marquise ne s'est pas seulement informée de ce qu'était devenu le corps du malheureux que nous avons laissé étendu sur l'herbe d'un bastion du boulevard Jourdan. Je commence à croire qu'elle n'a pas de cœur.

Il était temps du reste que Paul pensât à ses propres affaires qui pouvaient très mal tourner, surtout depuis qu'il avait reçu la lettre anonyme où un gredin le menaçait de le dénoncer à la Justice.

Il y allait de son repos; presque de son honneur, car un duel nocturne, suivi de l'abandon du cadavre, devait forcément donner lieu à une instruction criminelle, et quoiqu'il ne fût pas le plus compromis, il risquait certainement de passer en cour d'assises ou en police correctionnelle, ce qui eût été bien pis, car les jurés acquittent presque toujours les duellistes que les magistrats condamnent très volontiers.

Et ne sachant pas du tout comment il fallait s'y prendre pour parer à ce danger on tout au moins pour l'atténuer, il ne pouvait mieux faire que d'aller prendre l'avis de son ami Bardin.

Il dit donc au cocher qui l'avait amené, avenue Montaigne, de le conduire au boulevard Beaumarchais, au coin de la rue Saint-Claude, où s'embranche la rue des Arquebusiers.

Il aurait bien pu profiter de l'occasion pour aller voir sa mère, puisque la rue des Tournelles est à deux pas, mais il craignait qu'elle ne remarquât l'état d'agitation où l'avaient mis les événements qui venaient de se succéder, événements dont l'entretien avec madame de Ganges n'était pas le moins troublant.

Il était donc décidé à ne voir, ce jour-là, que le vieil avocat, et pendant le trajet, il prépara la consultation qu'il allait chercher au Marais.

Il ne se souciait pas de dire du premier coup toute la vérité à Bardin. Il voulait d'abord tâter le terrain en lui demandant ce qu'il penserait d'un cas analogue au sien; s'il conseillerait à un homme compromis, en pareille occasion, de se tenir coi ou d'aller, au contraire au-devant de l'action judiciaire, en déclarant spontanément qu'il avait pris part à la rencontre et quelle part il y avait prise.

Il ne pouvait guère en dire davantage, car il n'était pas en cette affaire le principal intéressé.