—Voilà. Je m'étais attardé hier soir, à Montrouge, avec des camarades, dans une brasserie. Quand on a fermé l'établissement, ils m'ont lâché aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-là et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau… j'ai trouvé un endroit qui me bottait pour dormir… une butte en terre, dans un bastion. Je suis monté dessus. Je me suis allongé sur l'herbe et je n'ai fait qu'un somme. Je pionçais comme une bûche, quand j'ai été réveillé par des cris. Je me suis dit: méfiance! et au lieu de me lever, je me suis traîné à plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai regardé… il y avait en bas, étendu par terre, un homme en bras de chemise… et deux autres qui ont filé sans demander leur reste… le compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi était réglé, ils ne se doutaient pas que j'étais là… s'ils s'en étaient aperçus, j'aurais passé un mauvais quart d'heure… vous pensez bien que je n'ai pas couru après eux.

—C'est pourtant ce que vous auriez dû faire.

—Pour qu'ils m'estourbissent comme ils ont estourbi l'autre?… Merci! Je les ai laissés aller et quand ils ont. été loin, je me suis cavalé

—Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tué?

—Ça n'aurait servi à rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il avait dévissé son billard. Et puis, si je m'étais amusé à le tâter pour savoir s'il était mort et qu'on m'eût trouvé là, je n'aurais pas été blanc… on aurait dit que c'était moi qui lui avais fait passer le goût du pain.

—Enfin, vous n'avez pas assisté à l'assassinat, puisque vous dormiez.

—Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le juge… et c'est pour ça que tout à l'heure…

—Quelle heure était-il quand vous les avez vus? interrompit Charles
Bardin.

—Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à peine jour.

—Qu'avez-vous fait depuis ce moment-là?