—Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit que d'un duel… mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait été confiée et je l'instruirai… vous sentez bien que j'ai le devoir de l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera… mais je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche.

—Je vous promets de l'engager à la faire… et je ne doute pas de l'y décider.

—C'est dans son intérêt… et je suis sûr que c'est l'avis de mon père.

—Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des combattants, j'appuie énergiquement ton opinion.

Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami… faute de quoi, tu gâterais ton affaire… et, entre nous, tu sais bien qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami… Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est.

—Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher.

—Je l'attendrai, dit le fils Bardin.

—Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à laquelle je viens d'assister.

—Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier.

Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin, qui la serra cordialement.