Et d'ailleurs, il n'avait pas pour madame de Ganges une de ces violentes passions qui font capituler la conscience d'un amoureux. Ce n'était qu'un goût très vif, aiguisé par la difficulté. En s'occupant d'elle, il ne cherchait qu'une liaison agréable, comme il en avait eu quelques-unes dans le monde où il vivait.
Toutes réflexions faites, il se décida à s'aboucher, le plus tôt qu'il pourrait, avec Paul Cormier.
Il n'espérait plus le rencontrer dans la rue. Les hasards comme celui qui venait de les mettre en présence l'un de l'autre n'arrivent pas tous les jours. Le vicomte n'avait donc qu'un moyen de voir le faux marquis, c'était d'aller chez lui, à l'adresse indiquée par Brunachon.
Servon était persuadé qu'il l'y trouverait. Cormier, en le quittant, lui
avait dit qu'il allait rejoindre sa femme qui dînait en ville.
Évidemment il avait menti, puisqu'il n'était pas le mari de madame de
Ganges, et il avait dû rentrer à son domicile de la rue Gay-Lussac.
Servon s'y fit conduire dans la victoria qui l'avait amené à la Morgue et qu'il renvoya en arrivant rue Gay-Lussac.
Il était las de rouler en fiacre et il prévoyait qu'il éprouverait le besoin de marcher, après l'explication qui serait peut-être longue.
Malheureusement, le portier du numéro 9 lui dit que M. Cormier n'était pas rentré, et au ton de la réponse, Servon vit bien qu'il ne mentait pas, par ordre de son locataire.
Assez ennuyé de ce contre-temps, le vicomte dut se résigner à regagner la rive droite, à pied, puisqu'il avait lâché sa victoria.
Il se mit donc à descendre le boulevard Saint-Michel, dans le très vague espoir d'y croiser son homme, mais en lisant sur une maison d'angle le nom de la large rue qui va du Luxembourg au Panthéon, il se rappela tout à coup que l'étudiant au chapeau pointu avait crié à son camarade, resté sur le banc, aux Champs-Elysées: «Va m'attendre au café Soufflot; j'y serai dans deux heures.»
Les deux heures étaient presque écoulées et Paul Cormier n'avait pas dû manquer au rendez-vous.