Lestrigou ne tenait pas du tout à s'étendre sur ce sujet. Il se recueillit pour déguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il déclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approchât.

Ce grand crû bourguignon le remit en belle humeur et lui délia si bien la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est tout au plus s'il laissait à Bardin le temps de lui donner la réplique. Leurs souvenirs de jeunesse défilèrent les uns après les autres, évoqués par le bonhomme qui se grisait en parlant.

Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le déterminer à s'en aller finir sa soirée à la Closerie des Lilas.

Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire, fit signe au père Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que Lestrigou y prît garde.

Il tardait à Paul d'être seul pour remettre un peu d'ordre dans ses idées fortement troublées par la nouvelle qu'il venait d'apprendre.

Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de l'héritière, n'étaient qu'une seule et même personne.

Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en s'efforçant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre eux.

Il n'y réussissait guère, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis qu'il connaissait la marquise, il ne se dégageait rien de clair.

La lumière ne se faisait pas sur le passé de la veuve, ni même sur le présent.

Comment avait-elle vécu depuis qu'elle avait épousé M. de Ganges? Où se cachait cette protégée qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait pas quittée depuis quatre ans.