Bardin consulta d'un coup d'œil son ami Lestrigou qui approuva d'un signe de tête.

—Quand les sages sont à bout de leur latin, dit en haussant les épaules le vieil ami de madame Cormier, ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de passer la main à un fou. Va donc, mon garçon. Tu as carte blanche, jusqu'à demain. Nous attendrons ton rapport avant de commencer des démarches officielles… nous l'attendrons chez moi, jusqu'à midi… Et maintenant, sois libre de ton temps… tu n'en as pas à perdre, si tu veux réussir… J'étais venu te chercher pour m'aider à faire à Lestrigou les honneurs de ton quartier Latin qu'il veut absolument revoir, mais je les lui ferai sans toi. Au revoir!… à demain matin!

Lestrigou n'ajouta rien; il s'était mis sous la direction de Bardin, et il ne voyait plus que par ses yeux. À Montpellier, c'eût été l'inverse; mais à Paris, l'ancien bâtonnier se trouvait tout dépaysé et il sentait la nécessité de se laisser guider par son vieil ami.

Cormier les laissa partir bien volontiers. Ils l'auraient gêné; ils le gênaient déjà. Mais il ne regrettait pas de les avoir vus. Leur arrivée l'avait tiré de la torpeur où il était après une mauvaise nuit, comme un coup de fouet remet le cœur au ventre à un bon cheval accablé de fatigue. Son esprit, engourdi par un lourd sommeil succédant à une longue insomnie, s'était réveillé tout à coup; ses idées s'étaient éclaircies, et il voyait enfin la situation telle qu'elle était.

Il ne s'agissait plus de chercher des combinaisons pour arriver à pénétrer les secrets de la marquise. Il s'agissait de la voir à tout prix, qu'elle le voulût ou non, et d'avoir avec elle une explication décisive, pas pour l'accabler de reproches, comme il l'avait résolu la veille, mais pour exiger d'elle la vérité sur tous les points et pour rompre, s'il acquérait la certitude qu'elle s'était moquée de lui.

Il ne croyait pas à son départ précipité et il se promettait de faire, s'il le fallait, le siège de son hôtel jusqu'à ce qu'elle consentît à l'entendre.

Autrement, il n'avait pas de plan arrêté. Il comptait s'inspirer des circonstances.

Il acheva de s'habiller et il déjeuna en toute hâte, comme il l'avait fait le jour de sa première visite à madame de Ganges, le lendemain du duel.

Et, cette fois, quand il descendit dans la rue, il n'y aperçut pas de fiacre suspect.

Brunachon semblait avoir désarmé, car il n'avait plus donné signe de vie à Cormier, depuis qu'ils s'étaient trouvés face à face dans le cabinet du juge d'instruction.