Paul Cormier n'entendit pas cette menace qui se confondit avec un grognement et il ne se douta nullement qu'elle s'adressait à lui.
Il était tout à la joie d'avoir évité l'explication qui eût été la conséquence forcée de la rencontre avec Jean, si Jean était survenu une minute plus tôt.
Il arrivait, ce brave Jean, escorté de ce qu'il appelait sa maison civile et militaire, c'est-à-dire des quatre donzelles qu'il venait de régaler chez Foyot et d'une demi-douzaine d'étudiants recrutés dans le bal et largement abreuvés à ses frais.
Lui aussi, il était non pas ivre, car il portail le vin comme pas un, mais outrageusement gris. Il marchait encore droit, et il avait toujours la parole facile; seulement les yeux lui sortaient de la tête, et Paul, qui le connaissait bien, vit tout de suite qu'il était très surexcité.
Et quand cela lui arrivait, il était capable de toutes sortes d'extravagances. Paul le savait et bénissait d'autant plus le ciel qui avait inspiré au vicomte de Servon l'idée d'emmener ses amis.
—Te voilà, joli lâcheur, lui cria Mirande, du plus loin qu'il l'aperçut. Était-elle bonne la soupe de ta maman? Et le bouilli? Et le petit ginglet pour arroser tout ça? Si tu étais venu avec nous, tu aurais mangé de la bisque et bu du Clicquot. Demande plutôt à ces dames. Mais je te tiens, maintenant, et tu vas finir ta nuit avec nous… nous souperons chez Baratte, aux Halles.
Cormier admirait à part lui les effets du vin de Champagne qui inspirait de tels projets au dernier rejeton d'une famille de la vieille-roche et il était assez disposé à prendre la chose gaiement. Mirande, ce soir-là, ne pouvait lui être bon à rien et Paul n'était pas pressé de s'acquitter de la commission dont l'avait chargé le père Bardin, emporté par son zèle matrimonial.
Il craignait seulement que le bal ne finît pas sans bataille. Mirande, quand il se mettait dans ces états-là, avait le louis facile et le coup de poing aussi. Pour peu qu'on l'agaçât, il en venait aux voies de fait et il arrivait que la fête se terminait au violon.
Paul, qui n'avait pas envie de l'y suivre, méditait déjà de le calmer et de le ramener tout doucement à son domicile du boulevard Saint-Germain où il pourrait se coucher et cuver son vin jusqu'au lendemain.
Le diable c'était que le reste de la bande avait perdu toute notion du respect qu'on doit à l'autorité qui veille sur la tranquillité des bals publics. Ces dames avaient déjà failli se faire mettre à la porte en levant la jambe plus haut que le casque du municipal de service. Véra, la nihiliste, poussait des cris séditieux. Il est vrai qu'elle les poussait en russe et que personne ne les comprenait, mais les étudiants qui complétaient le cortège de Jean bousculaient tout le monde et faisaient un tapage infernal.