Cet arrangement était accepté d'avance, et on s'achemina, dans l'ordre indiqué, vers les fortifications, par l'interminable rue du Faubourg-Saint-Jacques.

Le marquis et Paul formaient l'arrière-garde, et ils n'eurent pas plutôt fait cent pas côte à côte que le marquis reprit, en haussant les épaules:

—Au fait!… pourquoi ne vous la dirais-je pas, mon histoire? Je n'ai rien contre vous, après tout… Vous me plaisez, même, et je veux vous prouver que je ne suis pas simplement une brute avinée, comme vous avez pu le croire.

—Je suis déjà convaincu du contraire, dit Paul et je sois très flatté de la confiance que vous m'accordez, mais je n'ai aucun droit à recevoir des confidences que vous pourriez plus tard regretter de m'avoir faites.

—Non, car vous n'en abuserez pas, j'en suis sûr. J'ai vu tout de suite que vous étiez un galant homme et de plus, vous n'êtes pas du monde où je suis né. Je n'ai donc pas d'indiscrétions à redouter de votre part et… pourquoi ne vous le dirais-je pas? J'ai un certain intérêt à vous renseigner sur ma personne et sur mon passé.

Et comme Paul le regardait d'un air étonné, M. de Ganges reprit:

—Voici pourquoi. Je suis de première force à l'épée et j'espère bien tuer votre camarade… je ne vous cacherai pas que je le souhaite… mais enfin, tout arrive et je puis être tué, moi aussi. En prévision de ce cas, je tiens à vous apprendre certaines choses, à seule fin de ne pas disparaître comme un chien errant qu'on tue derrière une haie.

—Je ne puis pas, monsieur le marquis, refuser de vous entendre, mais vous voudrez bien vous souvenir que je ne vous ai rien demandé.

—Je le sais et je commence. Je suis bien le marquis de Ganges, vous n'en doutez plus, et j'ai sur moi des papiers qui le prouvent.

J'ai été riche et j'ai épousé, étant très jeune, une femme encore plus riche que moi. Je m'étais marié en province et j'aurais pu y tenir mon rang, mais j'ai préféré mener la grande vie à Paris et dans d'autres capitales… Je m'y suis ruiné complètement. Je n'ai pas pu ruiner ma femme parce que ses biens étaient sous le régime dotal… et je me suis relevé plus d'une fois par des spéculations heureuses… ainsi, tenez!… il n'y a pas huit jours, j'avais refait un million… mais j'en voulais trois… et vous devinez le reste.