J'étais à Monaco.
—Oh! murmura Paul.
—Oui, à Monaco… au trente et quarante… et j'ai cru plus d'une fois la tenir cette fortune que j'annonçais à ma femme. J'étais en pleine veine… le diable s'est mis de la partie et j'ai tout perdu. Cette fois, c'est la fin finale… non seulement parce que je n'ai plus un sou, mais parce que je suis las de la vie que je mène depuis quatre ans. S'il m'était resté seulement de quoi payer mon passage, je me serais embarqué pour l'Australie et ma femme n'aurait plus entendu parler de moi. Je vais la revoir, mais ce sera pour lui faire mes adieux… et pour lui conseiller de demander le divorce… j'ai peur qu'elle n'entende pas de cette oreille-là, car elle a tous les préjugés de sa caste… mieux vaudrait pour elle que je fusse mort et ma foi! si votre ami me tuait, ça liquiderait une situation inextricable.
Paul comprenait maintenant le caractère du marquis de Ganges et il ne pouvait se défendre d'une certaine sympathie pour ce gentilhomme dévoyé qui n'avait pas perdu tout sentiment de l'honneur et de l'équité, puisqu'il risquait gaiement sa vie pour venger un outrage reçu et puisqu'il rendait justice à sa femme.
Paul devinait aussi l'existence de sacrifices et de dévouement de cette marquise blonde qu'il avait prise d'abord pour une coquette et qui méritait si bien d'être aimée et respectée.
—Oui, reprit M. de Ganges, je suis un homme fini. Autant vaut que je crève tout de suite. Mais j'aime mieux que ce ne soit pas de votre main, car je suis bien persuadé maintenant que je n'ai aucun sujet de vous en vouloir. Ce n'est pas votre faute si je ne sais quel écervelé a cru faire une jolie plaisanterie en vous appelant par mon nom. Il était écrit que je me battrais cette nuit… c'est fatal, ces choses-là, comme le retour du zéro à la roulette, il en arrivera ce qu'il pourra. Je me défendrai de mon mieux et j'espère ne pas laisser ma peau sur l'herbe des fortifications, mais enfin, si j'y restais, j'ai un devoir à remplir. Ma femme deviendrait veuve et ce serait fort heureux pour elle. Encore faudrait-il qu'elle le sût. Voudriez-vous, le cas échéant, vous charger de le lui annoncer?
—Moi!… vous n'y songez pas, monsieur!
—J'y songe si bien que je vais vous remettre des papiers que j'ai sur moi et qui serviront à faire constater authentiquement le décès de Pierre-Constantin, marquis de Ganges et seigneur de divers autres lieux où je ne possède plus un arpent. Je tiens beaucoup à ne pas être jeté à la fosse commune.
C'est une faiblesse, je le sais. Je ne devrais pas m'inquiéter de ce que deviendra ma carcasse. Si je m'étais brûlé la cervelle à Monte-Carlo, on ne m'aurait pas consacré un monument… ni même une plaque commémorative sur la façade du Casino. Mais si je meurs à Paris, je voudrais que cette pauvre Marcelle vînt de temps en temps voir ma tombe… je suis sûr que, malgré tout le mal que je lui ai fait, elle y apporterait des fleurs… C'est bête, ce que je vous dis là, mais que voulez-vous!… on n'est pas parfait.
Paul se sentait ému d'entendre ce marquis déchu parler avec tant de désinvolture de sa mort prochaine et il se surprenait à souhaiter de tout son cœur qu'il revînt vivant du combat où il allait si gaiement.