29 mai 1918.—Et nous y voilà. Nous sommes arrivés à Neuilly-Saint-Front en même temps que les premiers obus sur la gare. Je n’ai pas «fait» Charleroi, je n’avais pas encore vu de retraite; tout le long de la route, un défilé ininterrompu de véhicules de toute espèce, charrettes à bœufs, brouettes, voitures d’enfant, et, là-dessus, les objets les plus hétéroclites, empilés dans la hâte du départ; les femmes ont mis sur elle ce qu’elles avaient de plus beau, leur chapeau de cérémonie, dont les fleurs pendent, lamentables, et dont on n’oserait pas sourire... Un pauvre vieux, infirme, que l’on transporte dans son fauteuil roulant. Pas de plaintes, pas de cris; une sorte de stupeur; des fantômes dans la poussière... Le général revient du corps d’armée: nos bataillons doivent se tenir prêts à être engagés au fur et à mesure des débarquements. Une limousine: des camarades de l’armée—l’armée qui avait failli se faire prendre à Belleu, et qui, après avoir touché barre à Oulchy-le-Château, va maintenant établir son quartier général à Trilport—en attendant. Ils sont bien gentils, bien affectueux, ces charmants camarades—et ils pensent bien dîner ce soir à Paris... La nuit est venue, une belle nuit pour les avions. Sur la place, devant l’église, des groupes de réfugiés et d’évacués, enveloppés dans des châles, dorment sur des caisses. Un Monsieur très entouré, avec un magnifique képi: c’est le sous-préfet. Il pérore; il assure que la situation est excellente, qu’il vient de recevoir des nouvelles, et que les Français viennent de reprendre Fère-en-Tardenois—Fère-en-Tardenois d’où nous avons vu, cet après-midi, s’élever à l’horizon de grandes colonnes de fumée, les dépôts que l’on avait fait sauter... De pauvres gens recueillent avidement les paroles du sous-préfet; un vieil homme, la tête toute tremblante, l’a pris par un bouton de son dolman:—Faut me dire la vérité, Monsieur le Sous-Préfet, parce que je suis un bon, moi, vous savez, moi, je suis un rouge!... Et le sous-préfet, exalté par sa propre éloquence:—Rentrez chez vous, bonnes gens, les Boches sont en pleine déroute, vous pouvez dormir tranquilles, vous n’avez rien à craindre, c’est votre sous-préfet qui vous le dit!... Cependant, impressionné moi-même, je me suis approché de ce fonctionnaire enthousiaste et si bien renseigné, je me présente, je demande à M. le Sous-Préfet de vouloir bien m’accompagner à l’État-Major du général de division, qui sera heureux d’apprendre de sa bouche ces nouvelles rassurantes qu’il vient de donner à la foule. M. le Sous-Préfet me suit de fort bonne grâce, il sera ravi de faire la connaissance du général. Le général est en train d’achever un dîner hâtif; le sous-préfet accepte une tasse de café, s’installe, et, très à l’aise:—Alors, mon général, quoi de nouveau?
30 mai.—Quelle tristesse, cette maison où nous avons passé la nuit, cette maison si confortable, que les propriétaires avaient meublée avec autant d’amour que de mauvais goût, et qu’ils ont dû abandonner en une heure... Des croûtons de pain traînent dans la cuisine; il y a encore, dans le jardin, un petit jouet au milieu d’une allée, un arrosoir... D’heure en heure, les nouvelles arrivent plus inquiétantes; Château-Thierry est pris... Toute la population de Neuilly-Saint-Front, hier encore si frémissante, est partie dans la nuit. Le sous-préfet a disparu avec tout son enthousiasme et toute son éloquence. Il n’y a plus un civil. Et voici des régiments (ce qui en reste) qui descendent, l’arme à la bretelle,—ils viennent de là-bas, du côté des Boches: eh bien! oui, quoi, les Boches arrivent...—et, dans les boutiques ouvertes, dont les marchands se sont enfuis, un soldat entre, en passant, puis deux, puis dix, qui font main basse sur les bouteilles, les boîtes de conserves:—Autant nous que les Boches!... Deux chasseurs, dans la grande rue, courent après un petit cochon qui crie, et les hommes gouaillent: «On les aura!...» A 4 heures, ordre de départ pour Sommelans. Nous allons, tant bien que mal, établir une ligne de résistance face à l’est, en arrière de Château-Thierry.
Au moment du départ, près de la voiture à fanion et du peloton de l’escadron divisionnaire, j’aperçois deux civils importants, qui s’entretiennent avec le général et son chef d’État-Major; je les reconnais: c’est M. Abel Ferry et M. Renaudel; des bribes de leur conversation viennent jusqu’à nous: «D’ici à deux jours, la situation sera stabilisée... Il arrive des quantités de troupes...—Il faut que le pays tienne jusqu’à octobre...»—Et ils filent... Au revoir et merci! Nous sommes à Sommelans, installés chez l’institutrice. Comme elle a dû avoir peur!... Le lit est encore défait... C’est un désarroi inouï de papiers, de plumes de chapeaux, de rubans, dans les armoires, les tiroirs renversés, au milieu de la chambre. Et il y a encore des fleurs, de grosses pivoines rouges et blanches sur la cheminée... Elle avait un piano, l’institutrice de Sommelans, et était abonnée aux Annales et aux Grandes Modes de Paris.
31 mai.—Nous avons quitté Sommelans un quart d’heure avant les premiers obus. A Licy-Clignon, à la maison d’école; sur le tableau noir, cette dernière leçon: «Mercredi 29 mai: Instruction civique: la défense nationale.» Et les «travaux à l’aiguille» des petites filles, surjets, points de croix, canevas aux tapisseries ingénues, précipitamment jetés au bas d’un placard. On vide consciencieusement les caves et les basses-cours; ne s’y mêle-t-il pas un scrupule patriotique? Les habitants ont recommandé, en s’enfuyant: «Brûlez plutôt ce que vous n’emporterez pas!...» Chasses aux lapins et aux poules. Et dans chaque maison l’armoire à linge, et l’armoire à confitures... Quelques ivrognes, la chaleur aidant. Un homme d’un régiment qui monte a troqué son casque contre un chapeau haute-forme. Dans une écurie, nous découvrons un petit âne gris; dans un hangar, une charrette abandonnée: nous attelons l’âne à la charrette, pour transporter nos sacs, et les appareils de signalisation. De nouveaux ordres. On nous charge de défendre la ligne de Château-Thierry avec des
troupes que nous ne connaissons pas, des coloniaux, des malgaches. La division s’établira à Crogis, nous à Montcourt. Et nous voici, de nouveau, en route, avec notre âne... Un petit vallon délicieux, quelques vieillards encore sur le pas des portes, dans les jardins; une vieille femme qui lave son linge,—longtemps nous entendons le bruit du battoir, frais, paisible, monotone... La canonnade se rapproche, les mitrailleuses. Hantise de l’infiltration boche, à travers les pentes boisées qui nous entourent, avec la nuit qui vient. On entend les coups de sifflet des patrouilles: patrouilles françaises ou patrouilles allemandes? On décide que l’état-major de la division et celui de l’Infanterie divisionnaire passeront la nuit dans une ferme voisine, plutôt que dans cet étroit vallon de Crogis, inquiétant et peu sûr. Et nous montons à pied à la ferme de la Nouette. Des lueurs d’incendie dans toutes les directions; au-dessus de Château-Thierry, ce sont de continuels éclatements. La nuit est divine. Dans les champs, nous troublons un cochon égaré, deux chèvres blanches. La ferme, immense, est sens-dessus-dessous. Et le général, silencieux et seul, s’assied à l’écart sur un banc, dans la vaste cuisine, dont les cuisiniers ont déjà pris possession, allumant du feu, préparant le café.
1ᵉʳ juin.—Repli vers Villiers-sur-Marne. Nous ne savons toujours rien des troupes que nous avons devant nous. Départ à cinq heures du matin; nous nous gardons avec nos cyclistes, nos éclaireurs montés; les Allemands seraient sur les hauteurs qui dominent Montcourt et où tient encore l’escadron divisionnaire. Notre départ fait se lever, dans la grande cour, une nuée de pigeons. Et nous chevauchons au milieu des chants d’alouette... Arrêt à la ferme de Beaurepaire. La situation se précise; nous aurons avec nous une brigade de cavalerie (le bataillon pied à terre des hussards), et un régiment américain. Le risque sera donc un peu moins grand de nous faire enlever comme la nuit précédente. Cette ferme de Beaurepaire est une merveille. Quelle vie agréable et saine on devait mener là!... Il y a un billard, un piano, de vieux meubles; et puis un grand attirail de chasse, une collection de cravaches, des éperons... Et toujours l’armoire aux confitures... Voici les Américains qui montent en ligne. Ils avancent comme s’il n’y avait pas de Boches, ni surtout d’avions boches mitraillant les routes. Aucune précaution; une rafale vient d’en coucher une dizaine par terre; et ça n’a pas l’air de les émouvoir autrement: «C’est la guerre!...» Ils ont fait halte devant Beaurepaire. Un Américain se risque à entrer dans la cour pour prendre de l’eau; il prend aussi une poule, qui s’était aventurée trop près de ses longues jambes; d’autres entrent, à leur tour, mis en goût; et ce ne sont bientôt plus qu’Américains avec, sous le bras, deux, trois poulets... Et dans le crépuscule qui vient, au crépitement des mitrailleuses, au bruit sourd de la canonnade, se mêlent les cris des poules effarouchées... C’est la guerre!...
2 juin.—Réveil à 4 heures du matin. Ça va mal. La division de gauche est fortement pressée, et, à notre droite, la division