Marchand a décidément perdu la partie nord de Château-Thierry. Ordre de faire sauter le pont d’Acy. On m’envoie alerter le colonel américain, et le prévenir qu’il pourrait bien se trouver engagé dans la journée. Il fait d’ailleurs une matinée exquise; je reviens à travers champs. Canonnade intense. Et puis ça se tasse. Vers midi, (après déjeuner), on redevient presque optimiste. On a de meilleures nouvelles de la division de gauche; la progression allemande serait arrêtée de ce côté, du moins pour aujourd’hui. Le cycliste d’un de nos chefs de bataillon, qui avait été fait prisonnier hier, a réussi à brûler la politesse aux Boches. Il est là. Le colonel lui remet la médaille militaire; il ne s’y attendait guère; il est blanc d’émotion. Le colonel se dispose à ajouter cinquante francs de sa poche, pour arroser la médaille; mais tout en causant, il s’aperçoit que ce cycliste est «dans le civil» un gros entrepreneur de maçonnerie qui doit être beaucoup plus riche et gagner beaucoup plus d’argent qu’un colonel; alors le colonel a économisé ses cinquante francs.
3 juin.—Le colonel L... a planté sa canne quelque part dans le bois; c’est son P. C. Nous sommes auprès de lui, consultant la carte. Tout à coup des obus se mettent à tomber, pas loin, avec le bruit caractéristique, sous bois, des branches brisées. Et je remarque une fois de plus cette affectation que l’on met, en pareil cas, dans un groupe d’officiers, à continuer, comme si de rien n’était, avec plus de volubilité même, la conversation commencée,—simplement un petit clin d’œil de côté, vers la direction où «ça tombe». Ce soir, après dîner, dans la grande cour de la ferme, nous admirons les six cochons qui restent et se vautrent ignoblement dans le fumier,—«ils se camouflent, c’est prudent!» a dit assez plaisamment P..., le chef d’état-major. Et, de fait, six avions boches passent au-dessus de nous, à une assez grande hauteur, en formation triangulaire, comme des canards sauvages. Près de la mare, le major du bataillon américain dort, roulé dans sa toile de tente, son appareil téléphonique suspendu à un arbre au-dessus de sa tête, et à côté, accroché également, un réveille-matin.
4 juin.—Nous avons été relevés cette nuit par les Américains. Exquise vallée de Domptin, si fraîche et boisée. A Bezu-le-Guery, nous retrouvons le 152ᵉ; son colonel est en train de se raser; il descend en pyjama, sa barbe à moitié faite. Les pertes: 650 hommes, 17 officiers. A Montreuil-aux-Lions, la 2ᵉ division américaine est dans toute la fièvre de l’arrivée et de l’installation; un luxe d’autos, de camions, de side-cars, de motos, et quelle poussière sur cette route! Nous ne sommes plus du tout chez nous, mais en Amérique: et pourtant la jolie petite église qui domine le village est si française! A la mairie, le général Pershing est en conférence avec le général Degoutte: quel sort étrange que celui de ces petites mairies de campagne, qui semblaient uniquement vouées aux comices agricoles et aux conseils de revision, et qui s’inscrivent dans l’histoire par de semblables entrevues et de tels conseils de guerre! La division américaine et la présence du général Pershing ont aussitôt attiré ici une mission de journalistes américains. V... l’accompagne, à qui un député, paraît-il, a déclaré hier à la Chambre: «Nous ne traiterons pas sans l’Alsace-Lorraine. Nous poursuivrons jusqu’au bout la solution militaire!» Fortes paroles! A la Sablonnière, nous allons voir le groupe de chasseurs; les chasseurs en ont supporté de rudes, pendant ces cinq jours: il reste 100 hommes au bataillon de B..., et 250 au bataillon M... Le commandant M... a été cerné trois fois et s’est trois fois dégagé; il est encore frémissant, et il laisse pousser sa barbe. Nous cantonnons à Chamoust, une pauvre petite ferme qui a été saccagée: on suit la trace des troupes en campagne aux plumes de poulet. Autour de la ferme, un bataillon de chasseurs de la division voisine, qui descend comme nous, et un autre bataillon qui monte. Ceux qui montent ont placé des sentinelles aux issues et des avant-postes. Cinq avions boches donnent la chasse à l’un des nôtres et l’abattent. Au loin, la canonnade roule; lueur des départs: c’est l’artillerie américaine qui s’entraîne. Le petit jardin de la pauvre ferme est tout garni de roses, de mères-de-famille, de pieds d’alouette, et d’innocents œillets blancs dont mon ordonnance a mis un bouquet dans ce qui me sert de chambre.
5 juin.—Et nous voici dans la calme et confortable maison de M. B..., ancien notaire à Saâcy-sur-Marne. Nous sommes venus le long de la Marne. Tristesse de ces petits villages évacués presque complètement, et si verts, si «villégiature à deux heures de Paris». Sur la route, nous doublons les bataillons de chasseurs; et ils ont défilé devant nous au pont de Nanteuil: le 43ᵉ, clairons en tête; il a encore 250 hommes; le 59ᵉ derrière, n’a plus que 100 hommes, et plus de clairons. Et ces hommes défilent encore allègrement, en tournant la tête à droite, et certains avaient mis des fleurs au bout de leur fusil.
11 juin.—La Ferté-sous-Jouarre. Dans la grande rue, où la moitié des boutiques ont leur devanture fermée, des camions et des camions, amènent des Américains sur la ligne. Une impression de gaîté et de force. Au retour, les camions vides; dans l’un d’eux, debout, un convoyeur, véritable excentric-comic, se démène et fait la parade, coiffé d’un chapeau haute-forme: serait-ce le chapeau que j’avais déjà vu, quand nous retraitions, à Licy-Clignon?
Sans date.—L’aumônier divisionnaire nous raconte qu’au cours de la retraite, à Dammard, il était arrêté à chaque pas par des soldats—tout un groupe d’artillerie—qui lui demandaient à se confesser, et qu’il confessait là, en pleine rue. Il était débordé, et il a fini par se fâcher: «Vous avez donc peur?»
Sans date.—Déjeuner chez le commandant M..., à Forchamps, avec les officiers du 43ᵉ B. C. P. et le colonel D... Fanfare, champagne. On a déjeuné sous une tonnelle de fleurs et de branchages, construite en deux heures, ce matin, par les sapeurs du bataillon. Les places vides des camarades tués sont déjà tenues par d’autres.