Dimanche.—Sur la promenade de la Ferté, le long de la Marne, les petites tentes des Américains, si comiques avec leurs pantalons haut relevés jusque sous les aisselles, des pantalons de clowns. D’aucuns canotent. Un phonographe joue un two-step. Sur un banc, au milieu de cet exotisme frénétique, quelques promeneurs du dimanche, et des enfants qui jouent. Le colonel prend une photo d’un groupe, qui mange la soupe en plein air; un soldat américain s’en aperçoit, pique une pomme de terre au bout de sa fourchette, qu’il tient au port d’armes.

Ces soldats mettent à leur instruction une bonne volonté, une application extraordinaires. Les exercices de tir, les «spécialités» les passionnent; le grand sport c’est, lorsque la mitrailleuse a été démontée, ou le fusil mitrailleur, de se faire bander les yeux pour en rassembler les pièces «comme dans la nuit». Tout de même, comme ils n’avaient pas été payés, paraît-il, depuis leur arrivée à La Ferté, l’autre jour, à l’exercice, pendant la pause, comme les chasseurs qui leur servent de «mannequins» pour les démonstrations et l’entraînement, étaient allongés dans l’herbe, un Américain s’est approché d’un clairon, lui a pris son instrument, et a joué «la solde».

Sans date.—Instruction américaine. Grand exercice de démonstration, progression de la section, avec incidents figurés: prisonniers boches, barrages (les chasseurs, vautrés dans l’herbe, agitent des fanions rouges pour simuler les lignes d’éclatement), prise de la tranchée ennemie. Deux mille Américains comme spectateurs. Des têtes étonnantes de lutteurs romains ou de clowns excentrics. Les majors, tout jeunes, en bras de chemise, et avec leur insigne au collet de leur chemise. Le général de division, général Cameroun, qui rit aux éclats et crie: «Camarade» à l’épisode des prisonniers.

C’est le général Cameroun qui déclare gravement: «Dans cette guerre, il faut avoir un cinématographe dans la tête!...» A la fin de l’exercice, la fanfare du 59ᵉ joue l’hymne américain. Et alors le colonel du régiment, jusque-là impassible, visage de cinéma pour jouer les Mystères de New-York, bondit au milieu de la prairie, en agitant son grand chapeau, et pousse des cris inarticulés, des «you-you», des sifflements aigus en l’honneur de la France, répétés aussitôt par les deux mille Américains. Tout cela, dans un site délicieux de vieille France, un plateau au-dessus de Reuil, avec, au pied, les boucles de la Marne, et, sur les bords de la Marne, une vieille demeure Louis XVI qui contemple cet étrange spectacle de tous les yeux étonnés de ses fenêtres ouvertes.

3 juillet.—Nous allons occuper le secteur de Vendrest-Vaux-sous-Coulomb. Ce que ce village de Vaux, où nous nous installons, a d’assez désagréable, c’est que les Boches nous y tiennent sous le feu d’Hautevesnes, d’où il s’agira de les déloger d’abord, quand nous attaquerons. L’attaque se fera «en direction d’Hautevesnes.» En attendant, ici, nous sommes «vus d’Hautevesnes», ce qui oblige à certaines précautions, et a fort endommagé la ferme qui nous sert de P. C. Mais il y a un petit jardin avec des roses merveilleuses, un chat, un chien, une vache et trois vieilles femmes qui, comme le vieux pauvre du «Noël» de Debussy, n’ont pas voulu s’en aller. L’une d’elles, de ces trois vieilles, garde la clé de l’église, une délicieuse église romane avec des traces de fresques naïves sur les piliers. La nef a été trouée avant-hier par un obus. Nous allons organiser un P. C. souterrain à l’entrée du village, près de la maison dont le grenier nous sert d’observatoire et où les observateurs ont découvert, pour rendre leur poste tout à fait confortable, un mobilier de la plus pittoresque variété; ils découvrent aussi, cela va sans dire, les Boches d’Hautevesnes,—qui le leur rendent bien. Cependant, je visite des potagers abandonnés, où je me régale de groseilles, de petits pois crus et de fèves excellentes. Je rencontre une des trois vieilles, la propriétaire des fèves, qui me déclare qu’on la coupera en deux plutôt que de la faire partir. Elle couche dans une petite cave avec ses poules, qu’elle a réussi à sauvegarder. Elle paraît moins préoccupée de la guerre et des obus que de la sécheresse, depuis que les conduites d’eau ont été crevées, et d’un certain mulot, qui mange les racines de ses choux, qu’elle guette toute la journée, armée d’une bêche, et qu’elle ne peut arriver à surprendre...

Sans date.—Le colonel du 152ᵉ habite les communs du château de Brumetz. En 1914, les Allemands, passant par là, ont su que le château appartenait à un officier, et ils l’ont soigneusement brûlé. Ils n’ont tout de même pas brûlé les arbres du parc, qui est superbe, mais où des tirs de toxiques nous empêchent de nous promener. Le cuisinier du colonel s’est installé une petite cagna dans la niche à chien: Villa Mounet-Sully (il s’appelle Mounet); et cette inscription désabusée:

Quand l’obus ici tombera,
Mounet vécu aura...

Sans date.—L’église de Gandelu, haut perchée, avec l’obus qui est entré juste derrière le maître-autel. Et les prix des concours d’archers, des «Saint-Sébastien» exposés tout autour de l’église,—il y en avait de toutes les époques et de tous les styles,—et que le bombardement a fort endommagés: indiscutable supériorité des obus sur les flèches...

Sans date.—Deux chasseurs de la division voisine qui avaient été faits prisonniers au Chemin des Dames viennent de rentrer après avoir circulé quinze jours dans les lignes boches. C’était un guide de Chamonix avec un de ses cousins. En sa qualité de guide, spécialisé dans la clientèle allemande, il parlait admirablement l’allemand. Employés par les Boches pour enterrer leurs morts, ils ont pris leur uniforme à deux de ces morts, un officier et un soldat. Le guide, revêtu de l’uniforme d’officier, faisait passer son cousin pour son ordonnance. Arrêtés par les sentinelles, «l’officier» a déclaré qu’il commandait une compagnie de minenwerfer, et qu’il était venu reconnaître des emplacements pour ses pièces. On les a laissés passer.