9 juillet.—Nous déménageons de Vaux-sous-Coulomb. Je regretterai les roses. On nous ramène à Coulomb, grand village qui n’a pas été encore trop démoli. Le presbytère, avant de nous abriter, fut certainement l’asile d’un curé apiculteur. Une photographie suspendue à la place d’honneur, dans la salle à manger, représente l’excellent prêtre au milieu de ses ruches, avec une vieille dame, assise sur une chaise, une dame plus jeune qui joue de la mandoline (sic), et une petite fille en robe à carreaux... De nombreux Américains se succèdent dans ce temple de l’apiculture, et pourront admirer la dame qui joue de la mandoline parmi les abeilles. Mais ils viennent de préférence pour être conduits à l’observatoire de la Grange-Coulomb, qui est ce que l’on fait de mieux dans la région comme observatoire, et d’un accès assez facile. C’est dans les greniers d’une ferme superbe; il a suffi d’enlever quelques tuiles du toit, et, par les ouvertures ainsi pratiquées, on a braqué des appareils de repérage aux lueurs, et notre jumelle à ciseaux. On voit toujours Hautevesnes...

13 juillet.—Trois visiteurs de marque pour l’observatoire, trois Américains importants, dont l’un, qui rit tout le temps, mais n’entend pas un mot de français, est un gros banquier, habillé d’ailleurs pour la circonstance en colonel, le «président de la commission des achats» nous confie l’officier de l’armée qui l’accompagne. Quels achats? Il a une Rolls-Royce impressionnante et des cigares étonnants. A minuit nous arrive un message de l’armée transmis par la division: d’après un prisonnier qui «paraît digne de foi», les Boches déclencheraient cette nuit leur grande offensive. Nous nous sommes couchés tout de même, et il n’y a rien eu du tout.

15 juillet.—Eh bien! ils l’ont déclenchée en effet, leur fameuse offensive, mais seulement la nuit dernière, entre la Main de Massiges et Château-Thierry. Ils ont passé la Marne à Jaulgonne, comme il était annoncé. Mais, dès maintenant, il ne semble pas que ce soit la réussite foudroyante. Un officier boche prisonnier a déclaré: «Nous venons d’avoir notre 16 avril!...»—C’est cela.

16 juillet.—Le berger va répondre à la bergère; à notre tour d’attaquer! J’accompagne le colonel à la division, à Vendrest, et, pendant qu’il doit assister là au Soviet préparatoire, je vais jusqu’à Lizy-sur-Ourcq, à la cantine américaine, renouveler notre provision de chocolats,—ces chocolats qui ont un goût sauvage!—de cigarettes et de cigares. Ces cantines américaines sont vraiment bien approvisionnées; mais que nous sommes donc bien approvisionnés, nous aussi, en Américains!.. Il y en a partout, et qui se livrent, dans tous les coins, à tous les jeux de la guerre, exercices de tir, relevés topographiques... D’aucuns aussi se baignent tranquillement dans le canal, et, tout nus, sur la berge, font leur toilette,—comme chez eux!..

17 juillet.—On nous a adjoint l’état-major d’une brigade américaine, qui partira avec nous à l’attaque. Il y a notamment un jeune lieutenant de vingt ans, tout à fait le Bertie,—le colonel!—des Transatlantiques, qui ne dit rien, semble s’amuser prodigieusement, et siffle tout le temps, même à table... Nous avons quitté Coulomb, après dîner, pour nous rendre à pied jusqu’à Vaux. Le ciel est terriblement orageux. Le jeune Bertie marche à mes côtés, toujours sifflant; il ne m’a pas encore adressé la parole; et tout à coup, il me saisit par le bras, il me montre la forme capricieuse d’un nuage qui file au-dessus de nous: «N’est-ce pas que l’on dirait une femme qui respire une rose?..» Et comme quelques gouttes d’eau se sont mises lourdement à tomber, voilà ce surprenant jeune homme qui enchaîne:

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville...

«Vous connaissez Verlaine, lui demandé-je, vous l’aimez?

—Oh! oui, Verlaine,—et aussi Béranger...» Mais ce qu’il aime surtout, ce sont nos dramaturges. A l’Université—qu’il quitte à peine—ils avaient, paraît-il, un professeur très intéressant, qui leur a fait un cours très complet sur le théâtre français, depuis le Jeu de Robin et Marion jusqu’aux dernières comédies de MM. de Flers et Caillavet. Et puis il a eu cette chance extraordinaire, pendant que la division américaine était avec nous, à l’instruction, à la Ferté-sous-Jouarre, il a eu la chance d’être cantonné dans une maison où il y avait la collection très complète des pièces de l’Illustration. Alors vous pensez s’il s’est régalé! Il y a gagné une admiration toute particulière pour M. Maurice Donnay. Aussi, quand je lui dis que j’ai cette bonne fortune de compter M. Maurice Donnay parmi mes amis, quand je l’assure même que, si nous nous rencontrons à Paris, en permission, ou mieux, quand la guerre sera finie, rien n’empêchera que je le présente à M. Maurice Donnay, la joie de mon jeune camarade transatlantique se double aussitôt de la gratitude la plus touchante; le voilà tout à fait en confiance avec moi. J’apprends ainsi qu’ils se sont engagés ensemble, trois camarades d’Université, ils ont débarqué ensemble en France, et ils se sont donné les noms des Trois Mousquetaires. Lui, c’est Porthos. Et Porthos me montre un petit carnet où il écrit ses impressions en français, des impressions très rapides, une ou deux lignes seulement. Il note par exemple: «Baptême du feu. Porthos se dém...»,—et le mot, si militaire, est en français aussi; Porthos me demande même, confiant dans la science d’un ami de M. Maurice Donnay, s’il faut y mettre une ou deux m... Ainsi nous devisions et passions le temps en attendant l’heure H.