Je suis sûre que vous vous souvenez combien, jadis, c’est-à-dire avant la dernière révolution, la vue de la foule formait une partie agréable de l’aspect du Louvre et des jardins des Tuileries. Les dames et les messieurs étaient là semblables à ce qu’ils sont partout; mais on y admirait la coquetterie soignée des jolis costumes populaires—ici une cauchoise, là une loque,—la méticuleuse netteté des hommes, et surtout le joli aspect des tout petits, qui, avec leurs tabliers de soie à longue taille, leurs mignons bonnets blancs et leurs chaussures impeccables, trottaient aux côtés de leurs parents. Tout cela rehaussait l’agrément et la gaieté du spectacle. Mais maintenant, jusqu’à ce que la population se soit nettoyée de la saleté (et non certes du lustre) qu’elle a gagnée en travaillant aux Trois Journées, il faudra tolérer la vue des habits crasseux, des casquettes innommables, des blouses sordides, et des déplorables bonnets ronds qui semblent servir jour et nuit. C’est dans l’obligation de cette tolérance que consiste la principale marque extérieure de l’accroissement de liberté qu’a gagnée le peuple de Paris.

IV

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.—INFÉRIORITÉ DE L’ANGLAISE.—SIMPLICITÉ CHARMANTE DES RÉUNIONS.—ABSENCE DE CÉRÉMONIE ET DE PARADE.—L’IMMORALITÉ FRANÇAISE EST UN PRÉJUGÉ DES ANGLAIS.

J’aime toutes les curiosités de Paris—et je désigne par ce terme aussi bien ce qui est grand et durable, que ce qui est toujours changeant et toujours nouveau;—mais je suis plus portée, comme vous le croirez facilement, à écouter des conversations intéressantes qu’à contempler toutes les merveilles que l’on peut admirer dans la ville.

J’ai donc accueilli avec joie les aimables avances qu’on a bien voulu me faire de divers côtés; et j’ai déjà la satisfaction de me trouver en termes très agréables et en relations familières avec des gens charmants, dont beaucoup sont très distingués et qui, heureusement pour moi, diffèrent autant que le ciel et la terre par leurs opinions sur toutes choses, depuis le plus haut degré du rococo jusqu’à la plus parfaite expression de l’école du décousu.

Et ici, laissez-moi vous dire, ainsi qu’à tous mes compatriotes aux oreilles de qui ces notes parviendront, que tout voyage à Paris, quel que soit l’esprit d’entreprise qu’on y apporte et les sommes que l’on se sente disposé à y dépenser, sera sans valeur si l’on ne peut entrer en relations avec la bonne société française.

Il est vrai qu’il est quelquefois beaucoup plus amusant pour un étranger arrivant à Paris de regarder simplement toutes les nouveautés extérieures qui l’entourent. Cet air indescriptible de gaîeté qui fait que chaque jour de soleil a l’air d’un jour de fête; cette légèreté d’esprit qui semble appartenir à tous les rangs; le timbre plaisant des voix, les regards pétillants des yeux; les jardins, les fleurs, les statues de Paris, tout cela produit un véritable enchantement.

Mais «l’habitude diminue les merveilles» et quand l’excitation joyeuse des débuts est passée et que nous commençons à nous sentir las de son intensité même, alors nous tombons dans l’abattement et le mécontentement.

A partir de ce moment le touriste anglais ne parle plus que de larges rivières, de ponts magnifiques, de trottoirs prodigieux, d’égouts inimitables et de porto authentique. C’est alors que, pour prolonger et augmenter son enchantement, il devrait cesser d’examiner l’extérieur des maisons, et s’efforcer de s’y faire admettre afin de sentir le charme plus durable qui y règne.

On a déjà tant parlé et tant écrit sur la grâce et la séduction de la langue française dans la conversation qu’il me paraît tout à fait inutile d’insister là-dessus. Que les bons mots ne puissent être dits dans aucune autre langue avec autant de grâce c’est un fait qui ne peut être ni nié ni plus affirmé qu’il ne l’est. Heureusement, l’art d’exprimer une heureuse pensée dans les meilleurs termes possibles n’est pas mort avec Mᵐᵉ de Sévigné, et aucune révolution n’a pu encore le détruire.