Ce n’est pas seulement pour s’amuser une heure que je conseillerais aux Anglais de cultiver assidument la bonne société française. Les relations qu’une longue paix a permises entre Paris et nous ont grandement amélioré nos habitudes nationales. Nos dîners ne sont plus déshonorés par l’ivresse, et nos compatriotes hommes et femmes, quand ils arrangent une partie pour se divertir, ne sont plus séparés par l’étiquette pendant la moitié du temps que dure la réunion.

Mais nous avons beaucoup à apprendre encore, et le ton général de nos réunions quotidiennes peut être très perfectionné par l’exemple des usages et des manières parisiennes.

Ce n’est pas à ces grandes et brillantes réceptions qui se renouvellent trois ou quatre fois par saison dans les maisons très élégantes, que nous trouverions beaucoup à apprendre. Une belle fête chez lady A., dans Grosvenor Square, est aussi semblable à une grande réception chez lady B., dans Berkeley Square, qu’une belle soirée à Paris l’est à une à Londres. Il y a beaucoup de jolies femmes, d’hommes élégants, de satins, de gazes, de velours, de diamants, de chaînes, de décorations, de moustaches, d’impériales, et peut-être très peu, parmi tout cela, de véritable plaisir.

Je croirais, même, à vrai dire, que nous avons plutôt l’avantage dans ces réunions nombreuses: en effet, nous changeons fréquemment de place, car nous passons d’une pièce à l’autre pour prendre nos glaces, et, comme les assistants jouissent par groupes de ce répit dans la suffocation, on trouve chez nous non seulement l’occasion de respirer, mais aussi celle de parler durant quelques minutes sans être dérangés.

MOBILIER D’ANTICHAMBRE, PAR HENRI MONNIER

(Bibl. Nationale)

Ce n’est donc pas dans les réunions nombreuses que j’étudierai les caractères des salons de Paris, mais dans les relations familières et quotidiennes. Là, on observe un ton enjoué, une absence de toute pompe, de tout orgueil, de toute cérémonie, dont malheureusement, nous n’avons aucune idée. Hélas! avant d’oser nous aventurer à passer une heure de la soirée dans le salon de notre amie, il nous faut savoir un mois à l’avance, par carte spécialement imprimée, qu’elle sera «at home» ce jour-là, que ses domestiques en livrée nous attendront, et, que son habitation sera illuminée. Voyez-vous une dame de Londres recevant entre huit et onze heures, une demie-douzaine de ses plus chères amies qui arriveraient en châles et en bonnets, sans avoir été invitées! Et combien cela serait pour nous étrangement nouveau, que les plus amusants et les plus recherchés engagements de la semaine fussent précisément ceux qu’on a formés sans cérémonie et sans ostentation, et naquissent d’une rencontre accidentelle!

C’est cette aisance, cette absence habituelle de cérémonie et de parade, cette horreur de la contrainte et de l’ennui sous toutes ces formes, qui rendent le ton des manières françaises infiniment plus agréable que celui des nôtres. Et à quel point je dis vrai, seuls le savent ceux qui, par quelque heureux hasard, possèdent un bon «Sésame, ouvre-toi!» pour les portes parisiennes.

En dépit de la vanité surabondante que l’on attribue aux Français, ils en montrent certainement infiniment moins que nous dans leurs rapports avec leurs semblables.