J’ai vu une comtesse, de la plus vieille et de la meilleure noblesse, recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais portant sa livrée eût passé les noms des arrivants du vestibule au salon. Or, ce n’était pas là manque de richesse: cocher, laquais, suivante et tout ce qui s’ensuit, elle les avait; seulement elle les avait envoyés en course, et jamais il n’était entré dans son esprit que sa dignité pourrait avoir à souffrir de se montrer sans eux. En un mot, la vanité française n’apparaît pas dans les petites choses; et c’est précisément pour cette raison que le ton charmant de la société est débarrassé de l’inquiète, susceptible, fastueuse et égoïste étiquette qui entrave si étroitement la société anglaise.
Beaucoup de nos compatriotes, mon amie, trouveront dangereuses ces louanges du charme de la société française, parce qu’elles glorifient et donnent en exemple les manières d’un peuple dont la moralité est considérée comme beaucoup moins stricte que la nôtre. Si je pensais, en approuvant ainsi ce qui est agréable, diminuer de l’épaisseur d’un cheveu l’intervalle que nous croyons exister entre eux et nous à cet égard, je changerais mon approbation en blâme, et ma louange superficielle en noire réprobation; mais, à ceux qui m’exprimeraient une telle crainte, je répondrais en leur assurant que l’intimité des milieux dans lesquels j’ai eu l’honneur d’être admise n’a rien offert à mes observations personnelles qui autorise la moindre attaque contre la moralité de la société parisienne. On ne trouverait nulle part, on ne saurait souhaiter un raffinement plus scrupuleux et plus délicat dans le ton et les manières. Et je suspecte fort que beaucoup des tableaux de la dépravation française que nous ont rapportés nos voyageurs ont été pris dans des milieux où les recommandations que j’engage si fort mes compatriotes à se procurer n’étaient pas absolument nécessaires pour pénétrer. Mais on ne pense pas, je suppose, que je parle ici de ces milieux-là.
V
INQUIÉTUDE CAUSÉE PAR LE PROCHAIN JUGEMENT DES PRISONNIERS DE LYON.—LE «PROCÈS MONSTRE».
Nous avons éprouvé une véritable panique causée par les bruits que l’on fait courir sur le terrible procès qui est tout près d’avoir lieu. Beaucoup de gens craignent que des scènes terribles ne se passent dans Paris quand il commencera.
Les journaux de tous les partis en sont remplis à tel point qu’on n’y peut trouver autre chose; et tous ceux qui sont opposés au gouvernement, de quelque couleur qu’ils soient, parlent de la façon dont la procédure a été menée comme de l’abus de pouvoir le plus tyrannique que l’on ait encore vu dans l’Europe moderne.
Les royalistes légitimistes déclarent la procédure illégale, parce que les accusés ont le droit d’être jugés par un jury composé de leurs pairs, à savoir, les citoyens français, tandis que ce droit leur est retiré, et qu’on ne leur accorde pas d’autres juges et jury que les pairs de France.
Je ne sais si cette accusation est fondée; mais il y a pour le moins une apparence plausible dans l’objection qu’on peut lui faire. Il n’est pas difficile de voir que l’article 28 de la Charte dit:—«La Chambre des Pairs prend connaissance des
CAUSERIES DU SOIR, PAR E. LAMI