Que le changement est grand aujourd’hui!... «Avez-vous entendu l’abbé Cœur?» Cette question me fut posée dans la première semaine de mon arrivée, par quelqu’un qui, pour rien au monde ne voudrait être considéré comme rococo. A l’effet que produisit ma réponse négative, je m’aperçus que j’étais bien peu au courant de ce qui devait être connu à Paris. «—C’est réellement extraordinaire! je vous engage à aller l’entendre sans délai. Il est, je vous assure, non moins à la mode que Taglioni.»

La conversation continua sur les prédicateurs en vogue, et je me rendis compte que j’étais tout à fait dans l’ignorance. D’autres noms célèbres furent cités: Lacordaire, Deguerry, et quelques autres que je ne me rappelle pas, et on parlait d’eux comme si leur réputation devait nécessairement s’étendre d’un pôle à l’autre, mais, en vérité, je ne connaissais pas plus ces messieurs que les chapelains privés des princes de Chili. Toutefois j’inscrivis leurs noms avec beaucoup de docilité; et plus j’écoutais, plus je me réjouissais en pensant que la Semaine Sainte et Pâques allaient venir bientôt; car j’étais bien décidée à profiter de cette époque si favorable à la prédication pour connaître une chose parfaitement nouvelle pour moi; un sermon populaire à Paris.

Je perdis peu de temps pour réaliser ce projet. L’église de Saint-Roch est, je crois, la plus à la mode de Paris, et là nous étions sûres d’entendre le célèbre abbé Cœur: ces deux raisons nous décidèrent à écouter à Saint-Roch notre «sermon d’étude»! Je m’enquis immédiatement du jour et de l’heure où l’abbé devait monter en chaire.

Comme nous demandions ces renseignements à l’église, on nous apprit que, si nous désirions nous procurer des chaises, il nous serait indispensable de venir au moins une heure avant la grand’messe qui précédait le sermon. C’était assez effrayant pour des hérétiques qui avaient une foule d’affaires sur les bras. Mais je voulus absolument exécuter mon projet et je me soumis, avec une petite partie de ma famille, à la pénitence préliminaire d’une longue heure silencieuse en face de la chaire de Saint-Roch. La précaution était, au reste, parfaitement nécessaire, car la presse était effroyable; mais, ce qui nous consola, elle était toute composée de personnes très élégantes, si bien que l’heure nous sembla à peine assez longue pour passer en revue les toilettes, les plumes ondoyantes et les fleurs épanouies, qui ne cessaient de s’entasser autour de nous.

Rien de plus joli que cette collection de chapeaux, si ce n’était celle des yeux qu’ils abritaient. La proportion des femmes aux hommes était peut-être de douze à un.

«—Je désirerais savoir», demanda près de moi un jeune homme à une jolie femme, sa voisine, «je désirerais savoir si par hasard M. l’abbé Cœur est jeune?»

La dame ne répondit que par une figure indignée.

COSTUME DU JEUNE CLERGÉ, PAR A. HERVIEU

(Extrait de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)